Nassima 2016En juillet 2011 nous avons publié la première partie d'un article rédigé par Mme  Nassima El-Médjira, intitulé Fidélité en traduction ou l'éternel souci des traducteurs. Un mois plus tard la fin de l'article a paru dans ce blog. Cet article a suscité un vif intérêt parmi nos lecteurs et lectrices dont plusieurs ont même soumis leurs propres opinions dans le domaine de la traductologie.

Malheureusement, nous avons perdu contact avec Mme El-Médjira jusqu'à récemment, quand elle a bien voulu analyser un livre de notre choix. Pour rappeler aux lecteurs qui est cette linguiste douée que nous sommes heureux de retrouver à l'occasion de sa nouvelle contribution, nous avons demandé à Mme. El-Médjira de nous fournir une courte biographie de sa vie professionnelle. Voici son exposition, suivie par la recension du livre, Honni soit qui mal y pense.

 

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Née à Alger, je suis diplômée en traduction de l'Institut de Traduction de l'université d'Alger. Mon mémoire de fin d'études était une traduction, du français vers l'arabe, d'un article de Danica Seleskovitch,  paru dans le livre « interpréter pour traduire » de Marianne Lederer et Danica Seleskovitch de l'école de Paris. Dans cet article, l'auteure, qui a jeté les fondements de la théorie interprétative de la traduction, démontre avec exemples à l'appui que le processus de la traduction s'apparente à celui de l'énonciation et de la compréhension d'une parole en communication unilingue.

Quelques années plus tard, j'ai eu le plaisir de publier, dans une revue de traduction américain, un modeste texte autour de la notion de fidélité en traduction telle qu'elle a été perçue par les traducteurs depuis que l'homme traduit.

Mes contacts avec la traductologie se sont raréfiés vu que j'ai été amenée à changer de créneau ; ceci dit, je n'hésite pas à tenter de me mettre à jour dans tout ce qui concerne le domaine de la traduction et le métier de traducteur.

Le juste mot en anglais m'a fait honneur en me confiant la recension du livre d'Henriette Walter ce qui a été pour moi une expérience bien enrichissante et un défi que j'espère avoir réussi à relever.

 

L'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais, Henriette Walter 

Édition Robert Laffont (2001)

Honni soit  Henriette-Walter

Recension 

 


Quel pur bonheur lorsque, les larmes aux yeux et des trémolos dans la voix, nous nous retrouvons face à une belle romance qui nous transporte haut sur les nuages et nous emporte dans un monde de rêveries, au gré de belles déclarations d'amour et de promesses de bonheur.

L'amour règne partout y compris entre les langues. Qui l'aurait cru ? Madame Henriette Walter nous en donne la preuve dans son récit de la belle histoire d'amour entre le français et l'anglais.

Née en Tunisie en 1929, Henriette Walter est une linguiste française, auteure de plusieurs ouvrages de linguistique spécialisés et aussi de vulgarisation. Nous en citons « Le français dans tous les sens », «L'aventure des langues en Occident », « L'étonnante histoire des noms des mammifères », « La mystérieuse histoire des noms d'oiseaux » et « Honni soit qui mal y pense ».

Honni soit qui mal y pense : un peu d'histoire


Arms_of_the_Most_Noble_Order_of_the_Garter.svgCette phrase anglo-saxonne, où le mot « honi » s'écrit avec un seul « n » comme au XIVe siècle à l'époque où cette phrase célèbre a été prononcée, est la devise de l'Ordre de la Jarretière, le plus important ordre de chevalerie britannique. Elle a été utilisée par le Roi Edouard III d'Angleterre pour répondre à des sourires indiscrets lorsque la comtesse de Salisbury perdit accidentellement sa jarretière à un bal qui avait lieu à Calais. Le Roi avait promis que ce ruban serait mis en tel honneur que les railleurs le chercheraient avec empressement et ceux qui en avaient ri s'honoreraient de le porter un jour.

Et Edouard III fonda l'Ordre très noble de la Jarretière (the Most Noble Order of the Garter) dont la devise "Honi soit qui mal y pense" figure en lettres d'or sur une jarretière bleue entourant une croix de couleur rouge.

De nos jours, cette expression s'emploie à l'attention de ceux qui suspecteraient des intentions malicieuses ou malveillantes derrière des paroles prononcées ou des actes accomplis en toute innocence.

Entretenant une relation de plus de mille ans, la langue française et la langue anglaise ont généreusement échangé et se sont mutuellement enrichies.

Henriette Walter retrace les faits historiques marquants qui ont fait se rencontrer, puis se séparer ces deux langues. Cependant, au-delà de l'histoire externe qui donne à croire que les deux « acolytes » ont fini par rompre, la structure intrinsèque de chacune d'elles témoigne de la profondeur de leur relation.

Tout au long de ce récit de plus de 400 pages et dans un style fluide et attractif, cette relation intime et passionnelle, qui s'apparente à une relation amoureuse, est racontée dans ses divers épisodes. Tour à tour, ces deux langues prennent de la prédominance, l'une par rapport à l'autre, au gré des événements historiques favorisant tantôt l'une tantôt l'autre. Événements que l'auteur a racontés à travers leurs impacts sur l'évolution des deux langues qui portent désormais les empreintes des « envahisseurs » qui sont les Celtes, les Romains et les Germains, mais aussi les Vikings.

À travers onze titres, l'auteure raconte toutes les fois où la langue française et la langue anglaise ont eu à se rencontrer, voire bien avant qu'elles ne se croisent car appartenant toutes les deux à la famille indo-européenne.

Comme toute relation d'amour, celle liant le français et l'anglais a connu des hauts et des bas, basculant d'une parfaite intimité à de longues hostilités. C'est ainsi que l'auteure nous apprend que les deux langues ont vécu trois siècles d'intimité marqués essentiellement par l'expansion de la langue française, devenue langue de prestige à la cour d'Angleterre. Une avalanche de mots français est entrée dans la langue anglaise et nous apprenons, non sans étonnement, que le mot « bacon », longtemps considéré comme un anglicisme, appartient en réalité à l'ancien français « bacon » signifiant « viande de porc, flèche de lard salé ». Réciproquement, l'anglais peut servir à connaitre l'ancien français. Ainsi l'on apprend que « foreign » n'est pas si anglais qu'on le pense puisque l'ancien français comportait le mot « forain » qui signifiait, tout comme le mot anglais, étranger.

Après l'amour, les deux langues ont vécu un siècle d'hostilités qui n'a pas été sans influer sur leur expansion dans leurs terres respectives et en dehors d'elles.

Les deux langues se sont entremêlées au point de nous dérouter avec des mots trompeurs que l'on croit similaires de par leur graphie, alors qu'ils portent des sens complètement différents ; ces faux-amis, dont le plus faux parmi d'entre eux est le mot « versatile » qui est en français celui qui ne sait pas ce qu'il veut, mais qui a divers talents en anglais. Heureusement que la passion est toujours présente puisque les deux langues ont donné naissance à de très bons amis, ces quelque trois mille homographes recouvrant exactement le même sens dans les deux langues. Désormais liés par une histoire commune s'étalant sur des siècles, le français et l'anglais continuent leur bout de chemin ensemble en traversant l'Atlantique, transférant leur rivalité de l'Europe vers le Nouveau Monde.

Dans un style divertissant et anecdotique, l'auteure nous apprend, dans les nombreux encadrés dont le livre regorge et appelés à juste titre « récréation », que de nombreux faits et événements, écrivains et savants ont laissé leurs empreintes sur l'évolution des deux langues ; que Shakespeare à lui seul a enrichi la langue anglaise de 1700 mots ; que « la prunelle des yeux » dans sa traduction anglaise est apparue pour la première fois dans l'Authorized Version of the Bible au XVIIème siècle ; que les Français utilisent le sobriquet « rosbifs » pour désigner les Anglais et que ces derniers appellent les Français frogs ou froggies, ce qui veut dire grenouilles.

Cette relation passionnelle et fusionnelle qui a commencé il y a de longs siècles et qui dure jusqu'à nos jours, a fait que les deux langues vivent et évoluent l'une avec l'autre, donnant sans compter l'une à l'autre, s'abreuvant constamment l'une de l'autre, jusqu'à devenir, l'une comme l'autre, parmi les langues les plus parlées au monde.

Et que vive l'amour enrichissant, même s'il est parfois trébuchant…

Et Honni Soit qui Mal y Pense !

Honni 2

Emblème au château de Windsor, résidence de la Reine d'Angleterre


Comments

6 responses to “Honni soit qui mal y pense”

  1. jean-paul Avatar
    jean-paul

    Voilà qui donne vraiment envie de lire cet ouvrage d’Henriette Walter ! Présenter les « emprunts » du français à l’anglais (et vice versa) comme une histoire d’amour est une bien belle métaphore en effet. Comme vous le soulignez, ces allers-retours de certains mots entre les deux langues, l’évolution de leurs sens respectifs, leur déformation aussi, tout cela est vraiment passionnant. La langue est le fondement même de la culture de chaque pays, elle est le ciment qui lie ses citoyens. Elle se doit de préserver sa spécificité et sa richesse.

  2. jean-paul Avatar
    jean-paul

    Voilà qui donne vraiment envie de lire cet ouvrage d’Henriette Walter ! Présenter les « emprunts » du français à l’anglais (et vice versa) comme une histoire d’amour est une bien belle métaphore en effet. Comme vous le soulignez, ces allers-retours de certains mots entre les deux langues, l’évolution de leurs sens respectifs, leur déformation aussi, tout cela est vraiment passionnant. La langue est le fondement même de la culture de chaque pays, elle est le ciment qui lie ses citoyens. Elle se doit de préserver sa spécificité et sa richesse.

  3. Je suis traductrice-jurée et j’ai déjà rencontré cette devise “honi soit qui mal y pense” dans des armoiries figurant sur des actes officiels. Je suis bien contente de connaître maintenant son origine.

  4. Je suis traductrice-jurée et j’ai déjà rencontré cette devise “honi soit qui mal y pense” dans des armoiries figurant sur des actes officiels. Je suis bien contente de connaître maintenant son origine.

  5. Janet Mournard Avatar
    Janet Mournard

    J’ai adoré ce livre, trés instructif et ludique à la fois. Je suis britannique, bilingue anglais/français et professeur retraitée de ces deux langues.

  6. Janet Mournard Avatar
    Janet Mournard

    J’ai adoré ce livre, trés instructif et ludique à la fois. Je suis britannique, bilingue anglais/français et professeur retraitée de ces deux langues.