Dépaysement et domestication

Mark HermanNotre nouveau collaborateur, Mark Herman, est traducteur littéraire et technique, ingénieur chimiste, auteur dramatique, musicien et acteur. Il est titulaire d'un baccalauréat ès sciences de Columbia University et d'une maîtrise ès science de l'Université de Californie à Berkeley. Il est traducteur d'espagnol en anglais certifié par l'American Translators Association, et possède une bonne connaissance du russe. Pendant deux décennies, il a tenu la rubrique 'Humor and Translation' de l'ATA Chronicle, la revue de l'American Translators Association. Bon nombre de ses analyses de livres ont paru dans Ars Lyrica.

En qualité de traducteur, Mark a fait preuve d'un tel éclectisme et son talent s'est si remarquablement exprimé,  que nous nous attardons un peu plus que d'habitude sur son parcours professionnel.

Avec des collègues, Herman a collaboré à des traductions poétiques et à l'adaptation de livres d'enfants de russe et de français en anglais. Avec l'aide de collègues possédant d'autres langues, Mark a également traduit 24 opéras, opérettes et œuvres chorales d'allemand, de français, d'italien, de tchèque, de latin et de russe en anglais, pour des représentations qui ont eu lieu aux États-Unis, Translating for Singingau Canada, en Angleterre et en Écosse. Un livre intitulé Translating for Singing, The Theory, Art and Craft of Translating Lyrics, (Bloomsbury Advances in Translation), rédigé avec Ronnie Apter, traductrice français-anglais certifiée par l'ATA et qui connaît aussi l'italien, sera publié en Angleterre en 2016. Un chapitre traitera du sujet dont il va être question dans l'article ci-dessous, initialement paru dans l'ATA Chronicle et reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de la rédaction de la revue. 
 

 

ATA

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Dépaysement et domestication
Foreignization and Domestication)

Le 12 décembre 2014, dans l’édition en ligne du Chicago Tribune [1], Jane Shmidt recensait la récente traduction anglaise d’Anna Karénine de Léon Tolstoï produite par Rosamund Bartlett (Anna Karenina, Oxford University Press, 2014). Cette traduction de Rosamund Bartlett, ainsi qu’une autre traduction anglaise récente d’Anna Karénine de Marian Schwartz, de même que plusieurs autres traductions antérieures de ce roman en anglais sont abordées dans l’article « Found in Translation » de Masha Gessen (The New York Times Book Review, 28 décembre 2014).

Selon Jane Shmidt, Rosamund Bartlett :

« tente de combler l’écart entre les deux types de traduction qui sont généralement demeurés irréconciliables. Dans son introduction, Bartlett indique que son objectif est de demeurer véritablement "fidèle" au roman : [de]"préserver toutes les particularités du style inimitable de Toslstoï" tout en essayant d’en faire une reproduction "idiomatique". »

Ces deux types de traduction « irréconciliables » sont appelés de nos jours « dépaysement » et « domestication » [2]. Même si ces deux termes [Ndt : foreignization et domestication en anglais] ont d’abord été forgés récemment par Lawrence Venuti, le débat sur les mérites respectifs de ces deux concepts se poursuit depuis des siècles. Si je résume grossièrement, le concept de dépaysement amène le lecteur vers le texte source grâce à un apport culturel étranger à la culture d’arrivée et par des tournures de phrases qui semblent étranges ou non naturelles dans la langue d’arrivée. Quant à la domestication, elle rapproche le texte de départ de la culture d’arrivée du lecteur. Pour ce faire, on enlève des éléments étrangers à la langue et à la culture d’arrivée, lesquels sont souvent remplacés par des éléments plus familiers. Chaque concept est une illustration en soi de l’expression traduttore, traditore! [Traduire, c’est trahir] Le dépaysement peut transformer des éléments normaux du texte de départ en éléments étranges du texte d’arrivée; la domestication efface des aspects de la culture étrangère. La plupart des traductions produites réduisent la falsification parce qu’elles n’adhèrent pas à l’un ou l’autre de ces deux extrêmes; elles sont contenues dans le large spectre entre le dépaysement et la domestication et passent souvent d’un concept à l’autre, parfois dans une même phrase.

La domestication est un concept à la mode depuis un certain temps : son objectif est de produire des traductions qui sont aussi « lisses » que les textes de départ. Cependant, dans son ouvrage intitulé The Translator’s The Translator's InvisibilityInvisibility : A History of Translation (2nd edition, Abingdon, U.k. : Routeledge, 2008) [NDT : L’Invisibilité du traducteur : Une histoire de la traduction], Venuti dénigre ces traductions « lisibles » [3]  qui rendent le traducteur « invisible ». Il croit également que ces traductions sont des illusions : « L’illusion de la transparence d’une traduction lisible participe à une mascarade d’équivalence sémantique alors qu’en réalité, elle infuse au texte étranger une interprétation partiale, partiale aux valeurs de la langue anglaise, réduisant, si ce n’est même qu’elle l’exclue, la véritable différence que doit véhiculer la traduction. » (Venuti :20-21) [traduction]

En résumé, Venuti allègue que la traduction, ou du moins la traduction littéraire, est un processus intrinsèquement contradictoire, puisqu’elle domestique un texte étranger, ce qu’elle doit faire dans une certaine mesure pour passer d’une langue de départ à une langue d’arrivée, alors que son objectif est de rendre un texte source accessible, complet et inchangé à un auditoire de la langue d’arrivée. Par conséquent, explique Venuti, les traducteurs doivent réduire le plus possible la domestication et accroître le plus possible le dépaysement de leurs traductions.

Un autre élément de la théorie de Venuti mérite d’être mentionné. Venuti croit que la quête d’une traduction « lisible » et « l’invisibilité » du traducteur qui en découle constitue l’une des raisons pour lesquelles les traducteurs obtiennent peu de reconnaissance de leur travail :

« L’invisibilité du traducteur est donc une étrange autodestruction, une manière de concevoir et de pratiquer la traduction qui renforce indubitablement son statut marginal dans la culture anglo-américaine. (Venuti : 8)

Alors, la production de traductions axées sur le dépaysement et plus difficiles à lire réduira-t-elle le « statut marginal » de la traduction « dans la culture anglo-américaine »? Permettez-moi d’en douter.

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 [1]  Shmidt, Jane. "Review : Rosamund Batlett’s Translation of Anna Karenina", Chigago Tribune (14 December 2014).

[2] Note de la traductrice : En 2014, dans le cadre du chantier de travail « Traduire les humanités » Simon Labrecque a proposé le terme forainisation pour traduire foreignization. Le terme étrangéisation avait été aussi mentionné par ce groupe de recherche. Je trouve la connotation du terme forainisation trop européocentriste et préfère le terme dépaysement, qu’on retrouve notamment dans les travaux d’Henri Meschonnic et qui est plus facile à comprendre pour l’ensemble des lecteurs (Pour la poétique II).

[3] Note de la traductrice : voir la recension de Corinne Durin dans la revue Meta, p.283 (http://id.erudit.org/iderudit/037229ar)

Isabelle_Pouliot (1)Traduction : Isabelle Pouliot, traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Isabelle a fondé la société DESIM Inc. en 2012. http://traduction.desim.ca

Lecture supplémentaire:

Brief Study on Domestication and Foreignization in Translation
Wenfen Yang
Journal of Language Teaching and Research, Vol. 1, No. 1, pp. 77-80, January 2010


Comments

4 responses to “Dépaysement et domestication”

  1. Une question fondamentale et très intéressante! Tant de mots de la vie courante sont nés de traductions “dépaysantes”, voire “dépaysées”.

  2. Une question fondamentale et très intéressante! Tant de mots de la vie courante sont nés de traductions “dépaysantes”, voire “dépaysées”.

  3. Beila Goldberg Avatar
    Beila Goldberg

    En ce qui me concerne, une bonne traduction littéraire est celle qui s’oublie…
    Celle qui fait entrer dans le monde de l’auteur et son style.
    La magie qui fait aimer l’auteur, donne envie de le lire plus et sans petites notes de renvoi éventuelles.
    Le traducteur littéraire doit être un bon cuisinier et nous rendre un plat savoureux.
    Lorsque l’on va au restaurant, on commande un plat sans en demander la recette.

  4. Beila Goldberg Avatar
    Beila Goldberg

    En ce qui me concerne, une bonne traduction littéraire est celle qui s’oublie…
    Celle qui fait entrer dans le monde de l’auteur et son style.
    La magie qui fait aimer l’auteur, donne envie de le lire plus et sans petites notes de renvoi éventuelles.
    Le traducteur littéraire doit être un bon cuisinier et nous rendre un plat savoureux.
    Lorsque l’on va au restaurant, on commande un plat sans en demander la recette.