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Le Grand Frère a de longues oreilles…

George Orwell fut-il un « lanceur d'alerte » ?

 

MAG



Magdalena Chrusciel
 

Orwell 1984 - 1
 

 

 

 

 

 



analyse de livre par                                           

«  Nous nous rencontrerons là où il n'y a pas de ténèbres, lui avait dit O'Brien. » (1984)

En 1949, George Orwell a écrit "1984", un roman qui met en scène un personnage fictif, Big Brother, mais aussi le concept d'un régime dont les citoyens sont constamment espionnés. Sans vouloir comparer l'État d'Océanie décrit dans l'œuvre orwellienne au gouvernement des États-Unis, il convient de noter que le scandale des surveillances exercées par la NSA qui éclata cette année s'est produit 30 ans exactement après 1984. C'est pourquoi le moment nous a semblé venu de nous pencher sur la vie et l'œuvre de l'auteur de "1984", dont les prémonitions peuvent maintenant nous sembler troublantes.

 

Soirée Krystyna Skarbek à Genève

Communiqué commun de l'ASTTI et du Mot juste en anglais.

Association suisse des traducteurs,
terminologues et interprètes


DE DIVONNE-LES-BAINS À LOS ANGELES : UN PONT ENTRE LE MONDE FRANCOPHONE ET LA CULTURE
ANGLO-AMÉRICAINE

Le mot juste en anglais


Un blog destiné à tous les locuteurs français qui s'intéressent à la langue anglaise

 
Le 13 février dernier, à l'aimable invitation du Groupe genevois des rencontres régionales de l'Association suisse des traducteurs, terminologues et interprètes (ASTTI, www.astti.ch), et malgré le très mauvais temps, une quinzaine de linguistes se sont réunis autour de la table du carnotzet [1] d'une brasserie genevoise.

Ce fut l'occasion du passage du témoin entre Catherine Gachies-Stäuble, co-animatrice du groupe genevois de l'ASTTI depuis plus de 12 ans et Angelika Eberhardt, qui reprend officiellement le flambeau de co-animatrice en collaboration avec Pierre-André Rion, co-animateur.

L'invitée de ce soir-là était la collaboratrice et linguiste du mois du www.le-mot-juste-en-anglais, Magdalena Chrusciel, interprète et traductrice-jurée.

Mag another

Magdalena Chrusciel & Pierre-André Rion
(photo : Colman O'Criodain)

Souhaitant éviter un exposé ex-cathedra, Magdalena a préféré la forme du dialogue. Elle a donc présenté, dans le cadre d'un vif échange de questions-réponses avec le co-animateur, la vie peu ordinaire de sa compatriote Krystyna Skarbek, l'espionne qui a inspiré James Bond dans «Casino Royale».

image from http://aviary.blob.core.windows.net/k-mr6i2hifk4wxt1dp-14021823/64b3d298-e161-422f-bb63-c6b9c970c9df.pngKrystyna Skarbek

Étaient notamment présents, Mme Elzbieta Jasinska, actrice et professeur d'art dramatique ainsi que M. J. Esteves-Ferreira, président de l'ASTTI. 

Krystyna Skarbek, alias Christine Granville – cette extraordinaire fille de comtesse polonaise, espionne favorite de Churchill, décorée de la Croix de guerre, fut une grande résistante polonaise doublée d'une aventurière adulée de nombreux hommes, séduits par sa « beauté du diable » et succombant à son charme ravageur.

Figure romanesque et femme d'exception, elle connut un destin aussi périlleux que rocambolesque qui inspira romanciers et cinéastes. Le récit que Magdalena nous a fait de la vie de sa compatriote s'inspire de l'ouvrage passionnant [2] de Clare Mulley qu'elle nous avait commenté dans un précédent article [3]. Ce fut aussi l'occasion d'annoncer la sortie de l'édition polonaise de ce livre : 

Kobieta szpieg Polka w służbie jego królewskiej mości  [L'espionne. La Polonaise au service de Sa Majesté]. Traduction de Maciej Antosiewicz.Varsovie, Éditions Swiat ksiazki, 2013.

L'intelligence, le courage et le patriotisme de Krystyna Skarbek, comme sa vie sentimentale mouvementée, démontrent une fois encore, s'il en était besoin, que la réalité dépasse souvent la fiction. 

Cette réunion amicale a également permis de présenter Le mot juste en anglais à quelques membres de l'ASTTI qui ne le connaissaient pas encore. D'ailleurs, en prenant congé, M. Rion nous a confié que l'idée d'inviter Magdalena lui était justement venue en lisant l'article que LMJ a consacré à Krystyna Skarbek. Si notre blog contribue, même modestement, à faire ainsi se rencontrer des linguistes, on ne peut que s'en féliciter !    

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[1] Régionalisme dont Le Petit Robert donne la définition suivante : « En Suisse, local souvent aménagé dans une cave, pour manger et boire entre amis » (l'équivalent de den, en anglais). Ceux qui ont lu nos chroniques récentes à propos du mot coin noteront que carnotzet semble provenir du patois vaudois carre = coin. En somme, c'est un espace éminemment convivial.

[2] Clare MulleyThe Spy Who Loved: the Secrets and Lives of Christine Granville, Britain's First Special Agent of World War II, MacMillan, 2012.

[3] Magdalena Chrusciel. Une comtesse au cœur brisé. LMJ, 04/11/2013.  

 

Une comtesse au coeur blessé

MAGDALENAEn mars dernier, Magdalena Chrusciel a été notre « traductrice du mois ». Fille d'un grand pharmacologue polonais détaché à l'Organisation mondiale de la Santé, elle a grandi à Genève et y a fait des études qu'elle a ensuite poursuivies à l'Université de Varsovie. Revenue en Suisse et diplômée de l'E.T.I. de Genève, elle possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et a également des activités d'enseignement et de formation professionnelle. Aujourd'hui, elle a choisi de nous parler d'une héroïne de la résistance polonaise à l'oppression nazie : Krystyna Skarbek. Figure romanesque et femme d'exception qui fut aussi, sous un nom d'emprunt, Christine Granville, elle connut un destin aussi périlleux que rocambolesque qui inspira romanciers et cinéastes. Le portrait que Magdalena nous brosse de sa compatriote montre, une fois encore, que la réalité dépasse souvent la fiction !

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Krystyna Skarbek alias Christine Granville – cette comtesse extraordinaire, l'espionne favorite de Churchill, décorée de la Croix de guerre, fut une aventurière adulée des hommes qui étaient amoureux fous de sa « Beauté du diable ».

 

              

Ian Fleming se serait inspiré de son personnage pour ses héroïnes : Vesper Lynd (Casino Royale) et Tatiana Romanova (From Russia, with Love)

Krystyna Skarbek

Londres, Shellbourne hôtel appartenant au Polish Relief Society : c'est là qu'elle trouva la mort d'un coup de couteau au cœur, asséné par son amoureux éconduit. Elle y séjournait entre ses déplacements professionnels en mer, où elle travaillait comme hôtesse.

 

Une authentique comtesse polonaise

Ravissante, elle était surtout dotée d'un caractère hors du commun, courageuse, elle savait se rendre invisible, par exemple dans la foule. Sa mère, Stefania, fille d'un riche commerçant juif, Goldfeder, avait épousé en 1908 le comte Skarbek, qui cherchait ainsi à se réargenter. [1] Avec la dot, les époux achetèrent un petit manoir, Trzepnica, où Krystyna, vint au monde le 1 mai 1908. Fille de bonne famille, elle fréquentera les Ursulines, apprendra à skier dans la plus fameuse des stations de sports d'hiver polonaises, Zakopane, ce qui sera relaté par le non moins fameux écrivain Witold Gombrowicz, et pratiquera le saut à cheval pour lequel elle aura une passion. Son père meurt en 1929, après avoir dilapidé la dot de sa femme; la famille déménage à Varsovie. Prenant part à un concours de beauté, Krysia est élue l'une des plus belles Polonaises en 1930. Un court mariage s'ensuit avec un riche industriel de Pabianice, Karol Gietlich, puis divorcée, Krystyna travaille chez Fiat, à Varsovie. Intoxiquée par les gaz d'automobiles, elle se retrouve convalescente dans ses chères montagnes. À Zakopane, elle rencontre Jerzy Gizycki, écrivain excentrique, diplomate et voyageur, son aîné de 20 ans, qu'elle épouse en 1938. Alors qu'elle voyage avec son consul de mari en Afrique du Sud, la guerre éclate. Ils se rendent à Londres où Krystyna sera recrutée par le Secret Intelligence Service (SIS).

 

    Sa première mission l'amène à Budapest, où elle organise un service de courriers entre la Hongrie et la Pologne. Une de ses missions à travers les montagnes, accomplie à ski et en hiver, en compagnie du champion olympique Jan Marusarz, est encore bien présente à la mémoire des Polonais, tant elle fut périlleuse. Son mariage promptement rompu, elle rencontre André Kowerski – qu'elle connaissait enfant en Pologne. C'est un officier polonais interné en Hongrie qui organisera une filière d'évasion pour ses compagnons d'internement dans le but de recréer une armée polonaise en France.

André Kowerski

C'est Krystyna qui recrute André pour les services britanniques. Sa mission était d'informer les Anglais de la situation en Pologne occupée, tout en aidant des militaires britanniques à s'évader. Au risque de sa vie, elle traversera la frontière à quatre reprises. C'est ainsi qu'elle rencontre Wlodzimierz Ledochowski (futur colonel), qui devient son amant. Quelque temps après, envoyés en mission très dangereuse, le couple sera arrêté par un douanier tchèque qui les conduit à la Gestapo. C'est alors que Krystyna trouve un moyen de se sortir de cette situation très dangereuse, en offrant son collier aux douaniers – ceux-ci se battent alors pour les prétendus diamants, courant après les cristaux dispersés et permettant ainsi au couple de s'échapper dans la forêt.

 

                        

   Wlodzimierz Ledochowski                  André Kowerski 

La terreur nazie s'était alors renforcée, et Krystyna conjura en vain sa mère de quitter la Pologne. Celle-ci périt plus tard dans l'insurrection du ghetto de Varsovie. À leur tour, Krystyna et André sont arrêtés par la Gestapo. Krystyna s'en sortit cette fois-ci en se mordant la langue ce qui lui fit cracher du sang. Portant des cicatrices thoraciques, les occupants hantés par la crainte de la tuberculose en phase terminale, la relâchèrent finalement. Dorénavant suivi, le couple put néanmoins s'évader en Angleterre grâce à l'aide des services secrets qui leur fournirent passeports britanniques et voiture.

L'agent secret Christine Granville

C'est ainsi que Krysia Skarbek devient Christine Granville, passant la frontière cachée dans le coffre de Sir Owen O'Malley, l'ambassadeur britannique à Budapest. Cependant, parvenu au terme de son périple moyen-oriental au Caire, le couple se heurte à la suspicion générale, tant son évasion paraît rocambolesque. Il devient vite évident que Christine ne peut travailler que comme agent de terrain car, dès qu'elle apparaît dans un bureau, tous les hommes cessent de travailler. Elle va subir à Alger un entraînement de choc, pour les missions les plus dangereuses, seule femme parmi les hommes : opératrice-radio, maniements d'armes et d'explosifs, parachutisme

Petit à petit, les services britanniques reconnaissent le rôle crucial des femmes, qui comme courriers passent plus inaperçues que les hommes et, manquant cruellement d'agents, vont les employer. Elle sera donc parachutée en 1944 à Vassieux-en-Vercors, dans le sud de la France, œuvrant comme courrier sous le nom de Pauline Armand, au sein du réseau Jockey, dirigé par le pacifiste Francis Cammaerts. Elle fut notamment chargée des liaisons entre maquisards français et italiens opérant dans les Alpes, et les forces polonaises à créer.

Lorsque le maquis fut attaqué dans le Vercors, en juillet 1944, apprenant que des agents importants avaient été arrêtés, elle se présenta au capitaine Schenk comme la nièce du général Montgomery, lui offrant aussi deux millions de francs – Schenk fit intervenir un officier de la Gestapo, le Belge Max Waem, qui conduisit le groupe hors des territoires occupés – action qui lui valut de sauver sa tête après la guerre. Christine eut aussi fort à faire avec de nombreux Polonais enrôlés dans l'armée allemande. C'est ainsi qu'elle s'adressa à 2.000 Polonais qui tous se débarrassèrent de leur uniforme allemand.

 

Si ses services en France restaurèrent sa réputation politique et militaire, hélas aucune des missions d'intervention qu'elle espérait conduire en Pologne – notamment l'opération Freston, n'eurent lieu. Skarbek fut une des rares femmes des SOE à être élevée au grade de capitaine ; elle obtint la George Medal et fut faite Officer of the Order of the British Empire (OBE). Ses services en France lui valurent la Croix de guerre.Dans une Angleterre dévastée et saignée à blanc par la guerre, les années d'après-guerre furent difficiles pour les émigrés. Christine essaya de se refaire une vie. Kowerski, toujours amoureux, vivait à Munich, mais Christine refusait d'habiter en Allemagne. Cependant, il était évident pour ses amis qu'elle n'arrivait pas à oublier le passé terrible de la guerre, souffrant de cauchemars, mais refusant d'en parler. C'est en travaillant comme hôtesse sur des navires de croisière qu'elle croisa le chemin d'un steward irlandais, Dennis Muldowney, qui s'en enticha. Lorsqu'elle changea de paquebot pour lui échapper, il s'engagea comme portier d'hôtel, pour l'attendre à Londres, où il l'assassina. Christine est enterrée au cimetière catholique St. Mary's de Kensal Green, au nord-ouest de Londres. Les cendres d'Andrzej Kowerski, alias Andrew Kennedy, furent transférées à sa mort, en 1988, aux côtés de celle qu'il ne cessa jamais d'aimer.

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[1] Les comtes Skarbek appartenaient à la vieille noblesse polonaise. Au début du XIXe siècle, ils avaient engagé Nicolas Chopin comme précepteur de leurs enfants. Le pianiste et compositeur Frédéric Chopin est né dans leur manoir de Zelazowa Wola, à une soixantaine de kilomètres de Varsovie, le 1er mars 1810. Actuellement, le Dom Urodzenia Chopina est un lieu de mémoire dédié à l'immense « pianiste aux mains d'argent ».  http://bit.ly/2nCFSVV

 

Magdalena Chrusciel

 

A lire aussi :

Milosnica (The lover), by Maria Nurowska, 1999.

Et 3 biographies :

Madeleine Masson, Christine: a Search for Christine Granville, OBE, GM, Croix de Guerre (1975, republished 2005);

Jan Larecki, Krystyna Skarbek, Agentka o wielu twarzach (Krystyna Skarbek, Agent of Many Faces, 2008);


Clare Mulley, The Spy Who Loved: the Secrets and Lives of Christine Granville, Britain's First Special Agent of World War II (2012).

Stories of espionage – Spies like her
The Economist August 25, 2012

A voir :

 

 


Joseph Conrad :
Genève-les-Bains ou Spy-City ?

Mag

« Homme libre, toujours tu chériras la mer » a écrit Charles Baudelaire. Maxime qui sied particulièrement bien au destin hors-pair de Joseph Conrad, ce terrien qu'une « impulsion inexplicable » attire soudainement vers la mer et qui, entré en contact avec la langue anglaise à 21 ans, n'en devient pas moins l'un des plus grands auteurs de la littérature anglo-saxonne. Magdalena Chrusciel, qui fut en mars dernier notre « traductrice du mois », a accepté de nous présenter son illustre compatriote, en privilégiant les attaches genevoises de l'auteur.

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 Conrad portraitDepuis toujours, Genève, ma ville d’adoption, se trouve au centre d’activités d’espionnage – et la dernière affaire en date n’est pas des moindres, puisqu’elle est dorénavant liée aux agissements d’un certain Edward Snowden. Il en était  déjà ainsi du temps de l'auteur qui allait devenir célèbre, Joseph Conrad, lorsqu’il venait à Champel-les-Bains pour des cures thermales – une plaque apposée sur une façade de l'avenue de la Roseraie commémore ses quatre séjours. En août 1907, Conrad y travailla à  son roman "Under Western Eyes" (Sous les yeux de l'Occident), publié en 1911.

  Conrad nid  
  Manchette de la Tribune de Genève, 
juillet 13 (photo M.Chrusciel).
 

  Plaque Conrad building  

Maison de la Roseraie, 25  avenue de la  Roseraie, Genève
appartenant aujourd’hui à l’État (photo C.O.Criodain).

L’action de ce roman se déroule dans la communauté des émigrés russes de Genève où des comptes se  réglaient alors  entre révolutionnaires et partisans du tsar. .. Dans la Pologne communiste de mon enfance, les romans de Conrad de cette teneur étaient totalement occultés et c'est à Charlie, un ami américain russophone et russophile de Genève,  que je dois de les avoir découverts, il n’y a pas si longtemps. J’appris en même temps que Conrad comptait  parmi les grands écrivains  classiques de la littérature anglo-saxonne, alors qu’il reste relativement peu connu dans les pays francophones. Pour en savoir plus de sa vie mouvementée, je vous renvoie à la lecture passionnante de "The Several Lives of Joseph Conrad" de John Stape  (Arrow Books, 2008)

Conrade book cover

 

Ses origines.

 Joseph Conrad naît en 1857 à Berdichev, (Ukraine, à l’époque en Russie), au sein d'une famille de la noblesse polonaise. Agonisante, divisée par les partages, la Pologne était francophone et francophile [1]. Tout naturellement, le jeune Teodor Jozef Konrad Korzeniowski – qui adoptera le pseudonyme de  Joseph Conrad – grandit dans le culte des valeurs de la noblesse, de la loyauté et d'une certaine idée du romantisme. Son père Apollo, très religieux et fervent patriote, fondera une maison d’éditions et traduira Shakespeare et Dickens. Opposant au tsar,  il sera exilé avec sa famille, à Vologda, puis près de Moscou. Le jeune Conrad connut donc une enfance bien mouvementée ; et c’est en Pologne, à l'âge de six ans, qu'une gouvernante lui enseigne les premiers rudiments de français. Ses parents, à la santé affaiblie par les rigueurs de l’exil russe, mourront jeunes, et c’est avec sa tante que Conrad découvrira l’Europe occidentale, se rendant déjà en Suisse, sur le conseil de son médecin.

L'appel de la mer.

C’est autant sa condition d’orphelin qu’un esprit de rébellion qui pousseront le jeune Conrad, âgé d'à peine 16 ans, à s’enrôler dans la marine. Les relations familiales vont l’amener tout d’abord à Marseille dont il adorera la vie culturelle et l’opéra. Dépensier, le jeune homme peut encore compter sur la compréhension de son oncle, Tadeusz Bobrowski, qui accourra de Pologne lorsqu’il faudra le tirer d’embarras. Mais, à l’époque déjà, il fut difficile à un étranger de travailler en France, et c’est pour échapper aux difficultés bureaucratiques, de même qu’à des soucis d’argent que Conrad s’enrôle dans la marine britannique, la plus puissante de son temps. C’est lors de ses traversées qu’il perfectionnera son anglais – sur le Skimmer of the Sea, le Duke of Sutherland, le Narcissus et l'Highland Forest, mais aussi dans les ports d’Australie, à Java et , enfin, à Londres où il affectionne de se promener la nuit.

  Conrad new bridge Conrad london plaque  
  Conrad sur le pont d'un bateau    plaque à Londres  

 En crise : à la recherche d’une maison.

À 27 ans, devenu premier matelot, c’est en anglais qu’il commence à écrire, sur le Tilkhurst. Bien que passionné de Flaubert, de Maupassant  et de Bizet, il écrira en anglais, la langue de son quotidien. En effet,  ses modèles littéraires sont français et anglais, et il vivait trop éloigné de sa culture d’origine. Les difficultés professionnelles qu’il rencontre dans la marine – travaillant Heart of Darknessau-dessous de ses compétences, les grèves – le feront définitivement se tourner vers l’écriture. Une dernière mission de capitaine, le mènera sur le fleuve Congo, pour les besoins d’une société belge, où il se heurtera  à un milieu naturel extrêmement hostile – Conrad y souffrira de dysenterie et de dépression nerveuse, expérience qui dont il rendra compte dans son excellent "Heart of Darkness" (Au cœur des ténèbres).

Lorsqu’il retrouvera la mer, il s‘y liera d’amitié notamment avec John Galsworthy [2], qui sera parmi ses premiers lecteurs, alors qu’il rédige, en bateau,  La Folie Almayer. Cependant, l’avènement de la vapeur mettra un terme définitif à ses aventures en mer. Par ailleurs, l’instauration du droit d’auteur va assurer une meilleure protection aux écrivains. Lorsqu’il soumet son premier roman à l’éditeur Unwin, épuisé par la rédaction de son ouvrage et l’attente d’une publication, il partira soigner en Suisse son état dépressif – précisément près de Genève, à Champel-les-Bains [3].

Partenaires et illusions.

Passionné de Dickens, Trollope et Disraeli, il trouve ses premiers défenseurs chez son éditeur, Garnet, qui lui servira aussi de père de substitution. Lorsqu’en 1895 paraîtra La Folie Almayer,  le roman sera salué par la critique, mais la reconnaissance du public tardant, Conrad retournera une fois de plus soigner  sa déprime aux bains de Champel.

Son second roman, "An Outcast of the Islands" (Un paria des îles),   lui apportera une nouvelle reconnaissance. Puis c’est avec "The Nigger of the Narcissus" (Le Nègre du Narcisse) que Conrad abordera véritablement le thème qu’il connaît si bien et qui lui est cher, celui de la mer. Il fera ainsi de sa passion un thème littéraire, avec un roman plus expérimental, une narration complexe et des effets impressionnistes. À cette époque, il épouse Jessie George, emménage à Ivy Walls Farm, près de Stanford, et rejoint une nouvelle maison d’édition renommée, Blackwood.

C’est aussi l’époque d’amitiés importantes avec d’autres écrivains, tels que l’Américain Stephen Crane [4] – dont l’amitié permet à  Conrad de s’ouvrir à ses émotions – H.G. Wells et Henry James.

Conrad henry james Conrad hg wells Conrad Crane
     Henry James    H.G. Wells                Stephen Crane

   
Lors de la parution du Nègre du Narcisse, en 1897, son génie est largement reconnu par la critique. Avec l’écrivain Hueffer, il engagera une collaboration littéraire plus ou moins fructueuse. Alors que Conrad est enfin entouré d’amis qui sont ses égaux, il va perdre son ami Crane, terrassé par la tuberculose et le paludisme, à peine âgé de 25 ans.

Paru en 1900, Lord Jim ne se vendra qu’à une élite, mais deviendra par la suite l'un des romans préférés du public. Cependant, Conrad dramatise toujours les choses, même lorsqu’il connaît le succès. De l'avis d'Henry James, son roman Le Nègre du Narcisse est « the very finest and strongest picture of the sea and sea-life that our language possesses ». La cadence des récits et les tournures de phrases lui sont inspirées de Maupassant. Mais, Conrad a de la peine  à apprécier le temps qui lui est nécessaire pour écrire, ce qui lui vaudra bien des difficultés financières et des conflits avec ses agents. Souffrant également d'ennuis de santé, il sera souvent soutenu par John Galsworthy.

"Nostromo" (1904) avec ses thèmes politiques, touchant à la moralité et à l’histoire de l’humanité, ne rencontre guère une bonne critique, alors qu’il est aujourd'hui reconnu comme son chef d’œuvre. De nouveaux intérêts politiques se matérialiseront avec deux nouvelles, L’anarchiste, et L’informateur, ainsi que le roman Gaspar Ruiz, dont l’action se déroule en Amérique latine.

Paraissant en 1911, Sous les yeux de l’Occident, le roman se déroulant entre Saint-Pétersbourg et Genève, est une réponse de Conrad aux thèmes dostoïevskiens. C’est aussi un écho à son passé familial, avec son père révolutionnaire et exilé. Il y traite du cynisme et des conflits nés de la faillite des idéaux révolutionnaires, personnifiés par le personnage Razumov.

L’écrivain a toujours payé sa création d’une grande souffrance, et les périodes de travail intense étaient suivies d'épisodes dépressifs qu’il soignait à coups de voyages et cures. Ne jouissant pas d'une bonne santé, vivant quasiment dans une grande pauvreté, Conrad connut toujours une existence difficile. Souffrant aussi de goutte, lui et les siens se rendront alors une fois de plus en Suisse, à Genève (séjournant à l’Hôtel de la Poste) où il travaillera à la révision de son roman, L’agent secret. De retour en Angleterre, les Conrad auront deux fils, Boris et John. Ils s'installeront à Luton où l’écrivain rédigera notamment Fortune, son roman qu’il voulut populaire. Il reviendra à ses origines polonaises dans Souvenirs personnels (1912) et Retour en Pologne (1915). Conrad effectuera aussi une tournée aux États-Unis, et mourra en 1924, terrassé par une crise cardiaque.

Les adaptations cinématographiques sont nombreuses,  notamment L’agent secret (Alfred Hitchcock, 1936, et C. Hampton, 1996, ainsi qu’une série de la BBC), La ligne d’ombre (Wajda, 1976), Le retour (P. Chéreau, 2005) etc. Quant à Ridley Scott, il  appellera le vaisseau d’Alien du nom de Nostromo…

La vision conradienne de la vie est profondément pessimiste, et l’homme a de la peine à se défendre du mal – c’est une situation récurrente dans laquelle se retrouvent ses héros. De nos jours, la critique reconnaît largement la modernité de Conrad et la richesse de sa peinture de la nature humaine.

 

Pourquoi l’anglais ?

Passionné de littérature anglaise et française, il choisit d’écrire dans la langue de son quotidien. Il convient de relever que l'anglais n'était pas sa langue maternelle, et que la maîtrise qu'il en acquît et la littérature qu'il créât sont tout à fait uniques dans l'histoire littéraire et artistique [5]. 

 

 Son choix de ne pas écrire en polonais s’avéra judicieux, non seulement il avait quitté la Pologne à 16 ans, mais ses écrits étaient bien trop cosmopolites et exotiques pour une Pologne restée provinciale et coupée du monde occidental.

À cet égard, il est  intéressant de noter que le premier de ses romans à être traduit, Un paria des îles, le fut en polonais, en 1897. Hélas, la traduction fut bâclée afin de la rendre plus compréhensible pour les autochtones… Les Hollandais y devenaient des Allemands, les termes nautiques tout comme les termes malaisiens furent purement et simplement éliminés. De plus, il fera l'objet d'attaques d'une écrivaine très populaire et féministe, Eliza Orzeszkowa, qui ne comprenait ni les thèmes, ni les intérêts conradiens.

 

Parlant couramment français – avec l’accent marseillais – il traduisit lui-même Typhon en français. Gide fut son intercesseur dans le milieu littéraire français.

Malgré son accent étranger, ses manières de grand seigneur, ses tournures de phrases parfois bizarres, l’anglais et l’Angleterre étaient devenus sa maison. Lui-même attribuera cette facilité d’adaptation au caractère occidental de la culture polonaise :

« … the Polish temperament… self-government, its chivalrous view of moral restraints and an exaggerated respect for individual rights… (Poland) had received its training from Italy and France… »       


[1] Ainsi le grand-oncle du romancier, Mikolaj Bobrowski, qui servit Napoléon Bonaparte jusque dans son exil, sera décoré de la Légion d’honneur

[2] Auteur notamment de la Saga des Forsyth.

 

[3]  Coïncidence, un écrivain que Joseph Conrad admirait beaucoup, Guy de Maupassant, avait fait, en août 1889, un bref séjour à Champel dont il gardait un souvenir cuisant. Dans une lettre à son médecin, le Dr Henry Cazalis, il écrivait : « Je reste à Divonne après un essai d'un jour à Champel où j'ai trouvé comme médecin le charlatan le plus prétentieux et exploiteur que j'aie jamais vu de ma vie, le Dr X. » Il faut dire que les eaux de Champel, comme celles de Divonne, ne pouvaient rien contre la syphilis tertiaire dont il mourra deux ans plus tard.

[4] L'auteur de "Red Badge of Courage".

 

[5] Comme on peut le lire dans le Dictionnaire des littératures, publié sous la direction de Philippe Van Tieghem, la langue extraordinaire de Joseph Conrad tient à « l'ampleur et la variété d'un vocabulaire qui joue avec la même dextérité de la densité concrète du saxon et de la majesté du latin, l'exceptionnelle richesse de l'image, la sonorité puissante et la cadence marquée de la phrase ».

Lecture suppmentaire :

Weber_conrad

Olivier Weber.
Conrad. Le voyageur de l'inquiétude.

Paris, Arthaud, 2011

The Time Machine and Heart of Darkness:
H.G.
Wells, Joseph Conrad, and the fin de siecle
Haili Ann Vinson

©Magdalena Chrusciel
magdalena.chrusciel@gmail.com  

Note du blog :

L'article ci-dessus a suscité des réactions très positives.

M. John Stape, l'auteur du livre «The Several Lives of Joseph Conrad », nous a écrit du Canada :

« How kind of you to characterize my biography as  ‘une lecture passionante’. I’m very grateful, indeed. Working on Conrad, so complex linguistically and culturally, has provided me with immense pleasure over the course of my scholarly life, and I am happy that my work has found an outlet in the more popular source of a biography. He seems to me, more than ever, 'one of us' – polyglot, trans-cultural, conflicted, sceptical and enquiring in a modern way, a man much more of our times than of his own. Again, with thanks, John Stape, Vancouver

I found your colleague's observations interesting and I am as ever pleased that Conrad has a wide and diverse readership.

With kind regards and best wishes,

John »

D'autre part, Madame Magdalena Chrusciel, auteure de l'article, a reçu, de Varsovie, un message ainsi conçu :

Félicitations. Ce que j'ai aimé dans les articles du blog c'est la façon de les présenter, je veux dire un humour spécifique, preuves en soient les notes que j'ai publiées sur Facebook se basant sur les matériaux du blog. Meilleures salutations et bonne journée! 

Slawek Socko

Et finalement, un commentaire reçu de Sienne (Italie) :

 Il est vraiment curieux que Joseph Conrad ait eu ce don de pouvoir écrire dans une langue qui non seulement n'était pas la sienne, mais qu'il avait, de surcroît, apprise au contact de matelots. En licence d'anglais, il était la bête noire des étudiants qui redoutaient par dessus tout sa terminologie des gréements et de la marine à voile…Le fait d'écrire dans une langue qui n'est pas la sienne n'est pas nouveau : Tolstoï écrivait des pages entières

Antonio 2

Antonio Tabucchi

en français. Mais je pense que le cas plus représentatif  du XXe siècle est Antonio Tabucchi. Professeur de portugais à l'Université de Sienne, il a écrit « Requiem »(Uma alucinaçao) en portugais et n'a jamais accepté de le traduire lui-même en italien, car cela eut été, disait-il, récrire son livre… Clause de conscience du traducteur ? Il prétendait qu'une histoire comme celle-ci n'avait pu être écrite qu'en portugais (Una storia come questa avrebbe potuto essere scritta soltanto in Portoghese). Autre bizarrerie, Tabucchi s'était mis à l'étude du portugais afin de lire et traduire Pessoa, l'écrivain portugais qui, sous de nombreux pseudonymes, avait écrit des poésies érotiques et des récits mystérieux en langue anglaise. D'ailleurs, dans sa postface, le traducteur de Requiem en italien (Sergio Vecchio) donne peut-être l'explication lorsqu'il écrit : « Tabucchi avait besoin d'une langue différente, une langue qui fût un lieu d'affection et de réflexion ».


Ne manquez pas, s'il vous plaît,
d'admirer les azulejos du XVIIe
siècle du Antonio 3 palais Fronteira de Lisbonne, sur la couverture du livre publié chez Feltrinelli.

Une lectrice assidue du
Mot juste, Madeleine Bova

 

 

Magdalena Chrusciel, ‎
traductrice du mois de mars 2013

Mag

Est-ce l'attrait du chocolat ? Ce mois-ci, Jean Leclercq s'est encore rendu à Genève. Cette fois, pour interroger une interprète/traductrice jurée, Magdalena Chrusciel, dont nous allons découvrir l'intéressant parcours personnel et professionnel.

 


LMJ.
D'origine polonaise, mais bien genevoise, vous disposez d'une palette linguistique assez originale avec l'anglais, le polonais et le russe. La première question qui me vient à l'esprit est la suivante : comment avez-vous acquis un tel bagage ? Et comment êtes-vous venue à la traduction
?