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Hugo Cotton – linguiste du mois de février 2021

 

e n t r e t i e n    e x c l u s i f 

Jacquie Bridonneau

Hugo Cotton

L'intervieweuse –
Jacquie Bridonneau

(d'origine américaine –
habite à Paris) *

L'interviewé -
Hugo Cotton

(d'origine française –
habite en Pologne)

JB : Est-ce que tu peux me parler un peu de ton parcours ?

HC : Je suis né à Châteauroux, une petite ville dans le centre de la France où j’ai vécu jusqu’à mes 18 ans. Après le lycée, je suis allé en prépa école de commerce à Orléans, pendant deux ans. Ensuite, j’ai été accepté à l’ESCP, une école de commerce à Paris. J’y ai fait mon master, et j’ai aussi étudié à Londres pendant un an dans le campus local de l’ESCP. [1]  Après avoir été diplômé, j’ai commencé ma carrière dans une agence de pub parisienne. 

JB : C’était complètement par hasard que tu as commencé à travailler comme prof de français à Varsovie, en Pologne. Est-ce que tu voulais aller en Pologne en particulier, ou ça aussi, ça s’est fait complètement par hasard ? Tu peux nous dire comment tu en es arrivé à cette décision ?

HC : Après avoir travaillé dans la publicité pendant quelques mois, je me suis rendu compte que ce n’était pas pour moi. Je voulais faire quelque chose de plus créatif, avec moins de pression, et je trouvais qu’il était difficile de gérer les demandes incessantes (et parfois ridicules) de nos clients !

Pour la faire courte, j’ai démissionné et déménagé à Varsovie avec mon meilleur ami, qui est originaire de Pologne. Notre plan était d’y organiser des soirées électro, ce qu’on faisait déjà pour le plaisir à Paris.

Malheureusement, notre premier événement a été un échec cuisant ! Personne n’est venu et on a perdu tout l’argent qu’on avait investi. Mais je n’ai pas voulu rentrer en France tout de suite. J’avais déjà commencé à tomber sous le charme de Varsovie.

J’ai donc décidé d’offrir mes services en marketing à certaines entreprises, dont l’Institut français. La directrice m’a répondu qu’ils n’avaient pas besoin d’aide pour le marketing, mais qu’ils cherchaient un prof pour un cours de conversation. J’ai eu un entretien et deux jours plus tard, je faisais ma première leçon.

JB : Tu sais bien sûr qu’en France, les enfants ont des cours d’anglais dès l’école primaire, puis jusqu’à leurs études. Pourtant ils sont souvent incapables de communiquer correctement en anglais, ou en tout cas ils hésitent beaucoup à le faire. Tu crois que le système éducatif français ne fait pas son travail sur ce plan, c’est-à-dire qu’il n’y a pas vraiment de «retour sur investissement» ?

HC : C’est facile de blâmer notre système éducatif, mais je pense que c’est aussi un problème culturel.

En général, les Français ont un seuil de tolérance très bas concernant les erreurs, et notre système éducatif est un reflet de cette culture. L’école est un endroit pour apprendre les bonnes réponses, pas pour expérimenter. Alors, pendant les cours de langue, les élèves préfèrent ne pas parler parce qu’ils ont peur du ridicule. Et ils conservent cette attitude plus tard, à l’âge adulte.

Mais c’est impossible d’apprendre une langue sans faire un million d’erreurs !

Un autre problème est qu’on ne valorise pas vraiment les langues étrangères. Je me souviens qu’au collège et au lycée, on ne prenait pas les cours de langues au sérieux. Les maths, l’histoire, le français, la physique… Ces matières-là étaient considérées comme « importantes ». Si on avait une mauvaise note en anglais ou en espagnol, ce n’était pas bien grave.

Mais aujourd’hui, je pense que les jeunes Français ont plus envie d’apprendre et de communiquer en anglais. Avec Netflix, etc., les occasions d’être en contact avec la langue se multiplient. Quand il n’y avait que la télé, les films étaient doublés plutôt que sous-titrés.

Dans les pays scandinaves, la plupart des adolescents parlent anglais couramment parce qu’il y a un effort conscient du gouvernement pour donner plus de place à la langue.

JB : Pourquoi tes élèves apprennent-ils le français ? J’imagine qu’ils viennent du monde entier, pas seulement de Pologne. J’ai vu sur ton site le témoignage d’une dame qui venait d’Australie. Ils ont des objectifs précis ou ils aiment simplement les sonorités de la langue et le mode de vie français ?

HC : A l’Institut français, je n’avais que des étudiants polonais, et 90 % d’entre eux apprenaient le français par plaisir (pour pouvoir chanter des chansons, comprendre des films, des choses comme ça). C’était vraiment surprenant pour moi parce qu’en France, les adultes prennent des cours d’anglais seulement pour des raisons « pratiques » (la carrière, un déménagement à l’étranger, etc.). 

Maintenant avec InnerFrench, j’ai des élèves du monde entier. Beaucoup d’entre eux sont des retraités qui aiment la France, ou qui prévoient d’aller en France. Donc c’est plutôt parce qu’ils ont envie de pouvoir communiquer en français, pas par obligation.

JB : Est-ce que tu parles bien le polonais, et as-tu pris des cours dans une école pour l’apprendre ?

HC : Ça fait maintenant six ans que je vis en Pologne, donc je comprends beaucoup de choses, comme les informations ou les podcasts. Je peux aussi suivre une conversation mais je ne parle pas aussi couramment le polonais que l’anglais.

Je n’ai jamais pris de cours formels dans une école mais j’ai pris des cours particuliers avec un tuteur sur Italki pour me forcer à parler et être à l’aise avec le fait de faire des erreurs dès le début.

C’est dommage parce qu’en fait, ma copine est polonaise, mais quand on s’est rencontrés, je ne parlais pas polonais et elle ne parlait pas français, alors on communiquait en anglais. Et du coup, c’est toujours le cas aujourd’hui. On a essayé de passer au polonais plusieurs fois, mais j’avais l’impression que c’était une corvée. Donc j’ai abandonné, en tout cas pour le moment.

JB : Comment as-tu décidé de créer InnerFrench et en quoi ton entreprise et ses méthodes d’enseignement diffèrent des autres méthodes ? Tu peux nous en dire plus sur ton inspiration : la théorie de Stephen Krashen sur l’acquisition d’une deuxième langue.

HC : Eh bien, j’ai tellement aimé mon premier cours à l’Institut français que j’ai décidé de devenir un « vrai » prof. J’ai commencé à lire tout ce que je pouvais trouver sur l’apprentissage et l’enseignement des langues.

À cette époque, j’apprenais le polonais et je suis tombé sur le podcast « Real Polish ». Piotr, l’animateur, parlait de sujets intéressants à un rythme plus lent et en utilisant un vocabulaire simplifié. Au début, je ne comprenais pas grand-chose, mais j’ai continué à écouter et au bout de quelques semaines, je me suis rendu compte que ma compréhension s’était radicalement améliorée ! Ça a été une révélation.

Dans un de ses épisodes, Piotr a parlé de la théorie de Stephen Krashen sur l’acquisition d’une deuxième langue, et c’est là que j’ai compris cette approche dans son ensemble.

J’ai commencé à chercher un podcast similaire en français pour mes élèves mais je n’en ai pas trouvé. Alors, j’ai décidé d’en créer un moi-même ! Ça a été le début d’InnerFrench. Deux ans plus tard, j’ai créé mon premier cours pour des étudiants de niveau intermédiaire (« Build a Strong Core ») et ensuite une chaîne YouTube.

C’est devenu impossible de gérer InnerFrench tout en enseignant à l’Institut français donc au bout d’un moment, j’ai décidé d’arrêter mes cours là-bas.

JB : J’ai regardé quelques-unes des tes vidéos YouTube. Comment tu décides des sujets dont tu vas parler ?

HC :Au début, je parlais des choses qui m’intéressaient, comme la philosophie, la technologie, la psychologie, l’apprentissage des langues, etc. Maintenant, c’est plus facile, puisque les gens m’envoient des suggestions par e-mail, avec les sujets qui les intéressent comme les différences culturelles, les différentes régions et les accents en France. Je crois que j’ai assez de sujets pour les cinq prochaines années !

JB : En tant que professionnel des langues, quels conseils peux-tu donner à quelqu’un qui veut apprendre une deuxième (ou troisième) langue, en particulier à l’âge adulte ?

HC : Je commencerais en disant de ne pas trop se concentrer sur la grammaire. Elle a sa place, mais elle ne devrait pas être la priorité. Essayez de chercher des contenus simples à comprendre – des histoires courtes avec un vocabulaire simplifié, par exemple Duolingo a un bon podcast pour les débutants.

Ensuite, le plus important est de former une habitude : en pratiquant chaque jour, même si c’est seulement 10 minutes. La langue doit devenir une partie intégrante de votre vie quotidienne, ça ne doit pas être une chose que vous « faites » seulement une fois par semaine.

Vous verrez que plus vous vous améliorerez et plus vous serez capables de comprendre des contenus avancés, plus vous voudrez passer du temps avec la langue.

Enfin, et c’est important, vous devriez chercher un professeur particulier ou au moins un partenaire de conversation. C’est essentiel de vous mettre en condition en commençant à utiliser la langue. Il y a des centaines de sites web et d’applications pour ça, mais je Italki-logorecommande en particulier Italki et conversationexchange.com. Beaucoup de personnes sont bloquées à la maison en ce moment, donc c’est le bon moment pour trouver un partenaire de conversation ! 

   

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 [1] Note du blog : ESCP Business School (anciennement École Supérieure de Commerce de Paris (aussi surnommée Sup de Co Paris) puis ESCP-EAP, puis ESCP Europe) est une grande école de commerce consulaire. Fondée en 1819, ESCP Business School est détenue par la chambre de commerce et d'industrie de Paris depuis 1868. De fait de son ancienneté, l'ESCP est également souvent considérée comme la doyenne mondiale des écoles de commerce.

* Voici une courte autobiographie de Jacquie :

Jonathan m'a demandé d'interviewer Hugo Cotton – une expérience enrichissante et j'ai rencontré virtuellement une belle personne !

Je suis traductrice technique du français vers l'anglais depuis 2005, et pendant les deux dernières années j'ai élargi mes prestations vers des livres fiction, également une opportunité pour moi de rencontrer des auteurs intéressants et doués.

La traduction cependant n'est qu'une petite partie de mon expérience professionnelle.  J'ai débuté ma carrière en tant que professeur de français à l'Université du Wisconsin – Milwaukee, mais lorsque j'ai déménagé en France, j'ai eu une surprise désagréable et inattendue –  je ne pouvais plus travailler comme prof, comme je n'étais pas française, donc je ne pouvais pas être fonctionnaire dans l'Education Nationale.

 J'ai commencé à travailler avec mon mari dans deux négoces familials de construction et suis restée 18 ans, et j'ai donc appris à faire la compta, etc. et plus que je ne voulais savoir sur les matériaux de construction ! Quand on a vendu nos négoces, j'ai trouvé du travail comme formatrice d'anglais technique dans des entreprises en Normandie. C'était également très varié et intéressant et c'est ce qui m'a amené vers la traduction, comme je leur traduisais également beaucoup de documents.

Mon Old English Bulldog, Cornelius, ou Coco pour les intimes (c.a.d. tous ceux qui l'ont vu plus d'une fois), m'assiste au quotidien dans mon travail.

 

Noah Feldman – linguiste dui mois de janvier 2021

E n t r e t i e n    e x c l u s i f

Seconde partie

La première partie de cet entretien est accessible ici:
https://bit.ly/2XUL0rD

 

Feldman thumbnailLe professeur Noah Feldman occupe la chaire de droit "Felix Frankfurter" à l'université d’Harvard. Sa réputation de constitutionnaliste émérite et d'historien du droit n'est plus à faire. Lors de la procédure engagée en 2019 pour destituer le président Trump, son nom est devenu familier à des millions de téléspectateurs américains qui ont pu le voir, accompagné de deux autres constitutionnalistes américains, présenter le dossier de destitution.

Il a obtenu sa licence en langues et civilisations du Proche-Orient en 1992 au Harvard College (Artium Baccalaureus summa cum laude, mention excellent) qui lui a valu le prix Sophia Freund décerné au diplômé summa cum laude le mieux classé.

Le professeur Feldman est moins connu du public américain pour sa connaissance des langues, en particulier les langues du Proche-Orient. L'ampleur de ses connaissances est reflétée dans l'interview qui suit, lequel a été mené entre Los Angeles et Boston par votre blogueur fidèle, Jonathan G.

Nadine thumbnailNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

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JG2A posteriori, diriez-vous que vos années d'étude de langues ont été bénéfiques par-delà l'exercice intellectuel qu'elles ont représenté ? 

Feldman thumbnailAbsolument. Je dirais qu'apprendre une autre langue, c'est entamer le processus d'entrée dans un autre mode de pensée. Pour moi tout particulièrement, qui étais élevé dans un milieu juif, qui fréquentais une école juive où j'apprenais l'hébreu moderne, étudier l'arabe a vraiment consisté à entamer ce processus de tentative de voir le monde par les yeux d'autrui, en l'occurrence des gens d'origine religieuse différente, avec des expériences religieuses différentes. Et cela même si le monde médiéval classique, en particulier le monde juif médiéval, était profondément arabisé, puisque Moïse Maïmonide par exemple, comme je vous l'ai dit précédemment, était lui-même arabophone et a rédigé Le Guide des égarés, son œuvre philosophique la plus célèbre, entièrement en arabe.  

Bien sûr, je savais que de nombreux penseurs juifs majeurs avaient écrit et pensé en arabe, et avaient de fait été influencés par la civilisation islamique, mais le savoir de façon abstraite est très différent d'en faire l'expérience concrètement. Pouvoir parler à des gens, en particulier au Moyen-Orient, qui ont grandi dans des pays arabophones, ou même en Israël tout en ayant l'arabe pour langue maternelle, a profondément changé ma façon de voir le monde. Plus que tout autre facteur ayant contribué à ma bildung*, je dirais que le fait d'avoir été exposé à l'arabe à un âge relativement précoce a transformé mon mode de rencontre avec le monde. Et cela a par la suite influencé tout ce que j'ai fait sur les plans professionnel et universitaire. Car au-delà de la valeur intrinsèque que représente la connaissance de la langue et la capacité qu'elle offre de communiquer avec les gens et d'avoir accès aux textes, il y a la prise de conscience de la multiplicité des points de vue existant sur toutes sortes de questions et de problèmes. On mesure les différences profondes qui séparent ces points de vue et à quel point tout un chacun, partout dans le monde, peut être intimement convaincu de la justesse de son expérience et de son point de vue (moi y compris : je ne fais pas exception à la règle). Or malgré tout, en tant qu'humains, nous avons aussi la capacité de nous ouvrir aux autres et de les écouter. C'est cela le plus incroyable. On pourrait penser que les êtres humains, en se regroupant autour d'une langue, d'une culture ou d'un récit commun, se trouveraient dans l'impossibilité d'élargir leur perspective, mais en fait c'est le contraire qui se vérifie : nous sommes capables d'élargissement, et l'acquisition d'une autre langue, même à l'âge adulte, même si nous n'arrivons pas à parler aussi bien que les locuteurs natifs, est la preuve formidable de cette capacité de l'humain à tendre vers une compréhension réciproque, sans prétendre à une compréhension parfaite, mais déjà d'être capable de cet effort.

JG2Nous connaissons l'histoire de la renaissance de l'hébreu en tant que langue vivante. L'araméen, en revanche, qui est aussi une langue sémitique historiquement liée à l'hébreu, est parlé, sous ses différentes formes, par un à deux millions de personnes mais risque de rejoindre la liste des langues menacées de disparition. Avez-vous eu l'occasion de comparer l'hébreu et l'araméen et quelles observations pouvez-vous faire sur leurs similitudes, leurs différences et leurs trajectoires respectives ?

Feldman thumbnailLeur différence de trajectoire est réellement fascinante. L'hébreu, qui était à l'origine une langue vivante, n'a ensuite survécu que dans les livres et dans les cercles savants, et n'était plus que rarement parlé pour communiquer, et c'est à partir du 19ème siècle, à travers un processus très délibéré de revitalisation, qu'il a été rétabli en tant que langue moderne, similaire à l'hébreu classique à certains égards, mais très différent à d'autres, si bien que certains linguistes estiment qu'il devrait être considéré comme une langue différente : « l'israélien ». L'araméen en revanche n'a pas cessé d'être parlé par des communautés s'identifiant comme chaldéennes ou assyriennes, qui ont réussi à se préserver durant des milliers d'années grâce à leur forte identité communautaire et leur isolement. Elles ont ainsi maintenu la continuité de leur langue qui, cependant, n'a plus servi à gouverner un État depuis longtemps. Il y a eu par le passé des empires gouvernés en araméen, de grands empires : l'empire assyrien pour commencer, à diverses époques, mais il a cessé d'exister il y a très longtemps. L'araméen a donc une continuité que n'a pas l'hébreu moderne revitalisé, mais n'ayant pas d'État qui lui soit attaché, il reste toujours vulnérable comme sont vulnérables ses locuteurs, qui vivent ou ont vécu historiquement dans des régions déchirées par les guerres et  dangereuses. Au cours des derniers 2 000 ans, ils n'ont cessé de constituer une minorité opprimée et c'est l'une des raisons pour lesquelles il y a lieu de s'inquiéter pour la survie de leur communauté linguistique. Ils n'ont jamais cessé de parler leur langue, mais il arrive qu'une langue se retrouve menacée non pas parce que ses locuteurs cessent de l'utiliser mais parce que ses locuteurs eux-mêmes sont menacés. C'est ce qui est en train de se passer pour les locuteurs natifs de l'araméen.

 

JG2Vous avez publié de nombreux ouvrages, dont huit essais.[1]  Voulez-vous nous en parler ?

Feldman thumbnailJe peux diviser mes écrits en deux groupes : environ la moitié traite de la gouvernance politique au Moyen-Orient, historiquement et au présent. Ces travaux sont des émanations directes de ma thèse de doctorat sur la théorie politique dans l'islam médiéval, avec une réactualisation pour le monde contemporain. C'est ainsi que beaucoup d'entre eux portent sur islam et démocratie, et la question de savoir si les deux peuvent ou ne peuvent pas coexister, parmi lesquels je compte mon ouvrage le plus récent à ce sujet : The Arab Winter: a Tragedy [L'hiver arabe : une tragédie]. Vous pouvez deviner d'après son titre que son contenu n'est pas très optimiste ; mes premiers livres sur le sujet l'étaient davantage. L'autre moitié de mes écrits concerne globalement la tradition constitutionnelle américaine, ils se focalisent sur l'histoire intellectuelle des idées qui ont fondé la constitution américaine, à travers les personnages qui les ont développées et leur ont donné forme. J'ai donc à mon actif une longue biographie de James Madison, qui fut le principal rédacteur de la constitution américaine, et un livre tout aussi long sur quatre juges de la Cour suprême, nommés par F.D. Roosevelt, qui ont fait évoluer les idées constitutionnelles américaines dans l'ère moderne. Je suis en train de terminer un livre qui ne sortira pas avant un an environ sur Abraham Lincoln et la façon dont il a modifié la constitution au cours de la guerre de Sécession.

JG2Vous avez évoqué une de vos interventions pratiques en Tunisie, hors de la sphère universitaire. Avez-vous d'autres expériences de ce type à nous relater ?

Feldman thumbnailOui, au cours des trois dernières années, par exemple, j'ai participé à la mise sur pied de l'Oversight Board (conseil de surveillance) de Facebook, que l'on appelle aussi la « Cour suprême » de Facebook. C'est une entité composée d'universitaires et de spécialistes indépendants, non-salariés de la plateforme. Elle fonctionne grâce à une dotation attribuée par Facebook, mais elle est indépendante. La « Cour » a statué récemment sur sa première série d'affaires, son rôle étant de trancher des litiges concernant des décisions de modération du réseau social, donc de décider en définitive si un contenu doit rester sur la plateforme ou être supprimé. Facebook s'est engagé à se conformer à ses décisions. Ce fut une expérience extraordinaire pour moi, impliquant également la pratique des langues, car Facebook opère dans plus de 100 pays et ses utilisateurs s'expriment dans des dizaines de langues différentes, la modération de contenu nécessite donc une compréhension nuancée de ces différentes langues, ce qui représente un énorme défi pour Facebook et sera un défi aussi pour le conseil de surveillance. Voilà un exemple d'intervention pratique à laquelle j'ai consacré beaucoup de temps ces dernières années dans l'espoir d'apporter des améliorations progressives au fonctionnement de Facebook, car au-delà de l'aspect positif de mise en relation des internautes que permet ce réseau social, son utilisation comporte aussi de nombreux risques et inconvénients liés à la désinformation, aux propos haineux et à toutes sortes de choses. La vocation du conseil de surveillance est de tenter de résoudre certains de ces problèmes par la motivation de ses décisions en toute indépendance, transparence et responsabilité.


JG2
Pour nos lecteurs francophones, quelle comparaison ou quel contraste pourriez-vous  faire entre le français et d'autres langues que vous maîtrisez ? Vous qualifieriez-vous de francophile ?

Feldman thumbnailBien sûr, je me qualifierais de francophile, ou plus précisément de « francophonephile ». Non que je n'aime pas la France, mais c'est d'abord la langue française que j'aime énormément, et comme tout francophone le sait, les auteurs français ont extraordinairement parlé des beautés de leur langue, donc je ne m'aventurerais pas à en proposer une vision originale, mais je pense que le français a ceci d'extraordinaire qu'il est simultanément adapté à la pensée et à la réflexion philosophiques et capable d'un degré important de licence poétique tout en étant une langue assez strictement formalisée. Cette ubiquité est assez inhabituelle, car de nombreuses langues sont plus à l'aise dans l'un ou l'autre domaine. L'anglais est très fort pour le langage simple et clair, en particulier dans la philosophie et le droit et même dans la diction poétique, mais il n'est pas très à l'aise avec les formulations plus lyriques. Le français est à l'aise dans deux domaines extrêmement différents et c'est selon moi une caractéristique remarquable. L'allemand aussi est à l'aise dans ces deux domaines, mais les directions que prend la pensée, lorsqu'on fait de la philosophie en français ou qu'on écrit et lit de la poésie en français sont tout à fait identifiables et très différentes de leurs équivalents en allemand, c'est donc à cet égard que selon moi se différencient ces deux langues.

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[1]

  • (2003).  After Jihad: America and the Struggle for Islamic Democracy. New York: Farrar, Straus and Giroux. 
  •  (2004). What We Owe Iraq: War and the Ethics of Nation Building, Princeton, NJ: Princeton University Press. 
  • (2005).  Divided by God: America’s Church-State Problem – and What We Should Do About It. New York: Farrar, Straus and Giroux. 
  •  (2008).  The Fall and Rise of the Islamic State. Princeton, NJ: Princeton University Press. 
  • (2010).  Scorpions: The Battles and Triumps of FDR's Great Supreme Court Justices New York: Twelve Books. 
  • (2013). Cool War: The Future of Global Competition. New York: Random House. 
  • (2017). The Three Lives of James Madison: Genius, Partisan, President.  Random House, New York. 
  • (2020). The Arab Winter: A Tragedy. Princeton, NJ: Princeton University Press. 
  • Feldman, Noah R.; Sullivan, Kathleen M. (2019). Constitutional Law (Twentieth ed.). St. Paul, MN: Foundation Press.  – various editions/supplements have been published
  • Feldman, Noah R.; Sullivan, Kathleen M. (2019). First Amendment Law (Seventh ed.). St. Paul, MN: Foundation Press.