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Professeure Wendy Ayres-Bennett –


linguiste du mois de février 2017

 

  Wendy Ayres-Bennett  

                             
            
Multilgualism Cambridge

Jonathan Goldberg s'est entretenu avec Professeure Ayres-Bennett par Skype de Los Angeles à Cambridge

  traduction : Jean Leclercq        ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW

Echo Park, Los Angeles

La Cam, Cambridge

Wendy Ayres-Bennett est une spécialiste de l'histoire de la langue française et de la réflexion linguistique, plus particulièrement dans la France du XVIIe siècle. Ses principaux centres d'intérêt concernent notamment les questions de normalisation et de codification, l'idéologie et la politique linguistiques, l'évolution et la variation de la langue, du XVIe siècle à nos jours. [1] À l'issue du présent entretien, on trouvera une sélection bibliographique d'œuvres de Professeure Ayres-Bennett.

—–


LMJ :
Pendant combien d'années avez-vous appris le français à l'école, et à quel stade votre intérêt pour cette langue est-il devenu si vif que vous avez compris qu'il orienterait toute votre carrière ?

 

W A-B : Comme c'était l'usage au Royaume-Uni à mon époque, j'ai entrepris l'étude du français à l'âge de 11 ans. J'ai ensuite continué pendant sept ans et achevé le niveau secondaire avec le latin comme deuxième et l'allemand comme troisième langue. Mes parents et ma sœur étaient des « matheux », mais j'étais attirée par les langues, à cause d'une fascination précoce pour les mots, les mots croisés, les dictionnaires, etc. J'ai fait des études de licence de français et d'allemand à Cambridge, puis j'ai entrepris un troisième cycle menant à un doctorat à Oxford.  Actuellement, je suis Professeure des Universités et membre de Murray Edwards College à Cambridge. 

 

LMJ : Quel a été le sujet de votre thèse de doctorat ?  

Claude-Favre-de-VaugelasW A-B : Pendant mes études de licence, j'ai adoré l'histoire de la linguistique, l'histoire de la langue française et la littérature française du XVIIe siècle. De ce fait, je me suis passionnée pour un linguiste du milieu du XVIIe siècle : Claude Favre de Vaugelas. Il s'est rendu célèbre comme commentateur influent de la langue française, mais les spécificités de son œuvre, telles qu'elle ressortent des Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire,(Paris, 1647), étaient moins connues. Cela a retenu mon attention et j'ai décidé de les étudier de près.  

 

LMJ : Vous avez été directrice de recherche d'un projet sur le genre des observations sur la langue française. Le Corpus des remarques sur la langue française (XVIIe siècle) a été publié par les Classiques Garnier Numérique en 2011 et constitue un élément important du Grand Corpus des grammaires françaises, des remarques et des traités sur la langue (XIVe-XVIIe siècles)

Wendy bon usage

Quelles ont été les étapes qui vous ont menée à ce domaine de recherche particulier ?

W A-B : Les observations de Vaugelas ont été à l'origine de toute une série d'autres travaux du même genre. Ces ouvrages d'observations sont typiquement français et complètent les dictionnaires, les grammaires et les manuels d'enseignement plus normatifs. Pour ceux qui connaissent le linguiste français contemporain Bernard Cerquiglini, son livre « Merci Professeur » et les séquences vidéo éponymes, je dirais qu'il équivaut de nos jours à ce qu'étaient les auteurs d'observations du XVIIe siècle.

 


Merci professeur

En 1635, lorsque fut fondée l'Académie française, les Académiciens ont promis de publier un dictionnaire, une grammaire, un traité de poétique et un autre de rhétorique. La première édition du dictionnaire n'est parue qu'en 1694 et le travail sur les autres ouvrages n'avançait pas. Au lieu de cela, les observations de Vaugelas ont pris la place de la grammaire, sous la forme d'un ensemble de remarques sur « le bon usage » du français, titre d'ailleurs repris, au XXe siècle. par Maurice Grevisse pour sa célèbre grammaire. Il est difficile d'imaginer l'influence que les remarques de Vaugelas eurent à l'époque. Le dramaturge Pierre Corneille remania, par exemple, les textes de l'édition de 1660 pour rendre son usage du français plus conforme aux recommandations grammaticales de Vaugelas. On dit aussi que Racine aurait emporté son Vaugelas à Uzès (dans le sud de la France) pour prévenir toute contamination de son bon usage du français ! 

     

LJ M: Existe-t-il quelque chose au sein de l'Académie française ou hors de celle-ci que l'on puisse considérer comme la version 20e siècle de ces remarques sur la langue française ?

W A-B : Oui, le site Web de l'Académie française comporte une rubrique intitulée « Dire, ne pas dire » qui contient de telles mises en garde linguistiques. Les chroniques de langue de la presse nationale et régionale sont une autre source d'orientations en matière de langue française. Comme je l'ai dit, des linguistes comme Cerquiglini sont aussi, à certains égards, les successeurs de Vaugelas et de ce que nous appelons les « remarqueurs » français.

   

LMJ : L'un de vos domaines d'étude a été la diachronie. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce que l'on entend par là et quel est le rapport avec l'étymologie ?

W A-B : C'est une notion essentiellement simple : la diachronie étudie le pourquoi et le comment de l'évolution des langues dans le temps. L'étymologie traite surtout de l'origine de tel ou tel mot ou de l'évolution historique de sa forme et de sa signification. Je m'intéresse principalement à l'histoire de certaines constructions françaises particulières telles que l'ordre des mots ou les constructions négatives.

Traditionnellement, l'histoire du français s'appuyait sur l'analyse des textes littéraires, mais j'ai essayé de suivre les changements dans un usage plus courant de la langue ou dans la langue vernaculaire, en examinant d'autres types de textes. Ce n'est vraiment qu'à partir du XXe siècle que l'on possède des enregistrements sonores, si bien qu'en tant qu'historiens d'une langue, il nous faut tenter de trouver des sources textuelles qui rendent le mieux compte des formes plus informelles et parlées.   

 

LMJ : De Cambridge, épicentre de vos travaux depuis 1983, l'intérêt de vos recherches a rayonné et a été reconnu en France et au-delà. Pouvez-vous nous citer quelques-uns des prix et distinctions qui vous ont été décernés ? 

W A-B :  J'ai eu la chance de recevoir le Prix de l'Académie française en 1997 et le Prix Georges Dumézil, en 2013, pour mes travaux sur Vaugelas et les « remarqueurs » français. En 2004, j'ai été promue Officier dans l’Ordre des Palmes Académiques pour ma contribution à l'éducation et à la culture françaises.

 

LMJ : L'un des deux plus récents ouvrages dont vous avez dirigé la publication a été le Bon Usage et variation sociolinguistique: Perspectives diachroniques et traditions nationales (Lyon : ENS Éditions, 2013). À votre avis, quels aspects sociolinguistiques revêtent le plus d'intérêt pour le profane ?

Bon usage

 

W A-B : La sociolinguistique observe la façon dont la langue varie en fonction du sexe, de l'âge, du niveau d'instruction et du statut socio-économique du locuteur.

Pour le français, j'ai observé ce genre de variation dans le temps et je me suis intéressée, par exemple, à la façon dont la langue des hommes et celle des femmes se différenciaient à l'époque classique, ou s’il est possible de discerner dans la façon de parler des jeunes la direction d’évolution future de la langue.

Dans la France du Grand Siècle, il y avait un mouvement contre les grammaires formelles, considérées trop pédantes, et c'est la raison pour laquelle les ouvrages d'observations ne se présentaient pas comme des traités de grammaire, mais entendaient traiter des questions d'usages douteux d'une façon plaisante (tout comme Cerquiglini le fait de nos jours). À l'époque, les dames étaient considérées comme les arbitres du bon usage, parce que leur conception du « bon » français n'était contaminée par aucune connaissance de la grammaire latine ou grecque.     

 

LMJ : Le plus récent de vos projets est le projet de recherche MEITS dont vous êtes la Chercheuse principale, dirigeant des équipes de quatre universités britanniques de premier plan et réunissant quelque 35 chercheurs. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?


W A-B : Multiligualism: Empowering Individuals, Transforming Societies Meits[Multilinguisme : responsabiliser les individus, transformer les sociétés], lancé l'année dernière à l'occasion de la Journée européenne des langues, est un grand projet de recherche interdisciplinaire financé au titre de l'Open World Research Initiative (OWRI) du Conseil de la Recherche sur les Arts et les Lettres du Royaume-Uni. Les universités de Cambridge, Queen's (Belfast), Edimbourg et Nottingham en sont les partenaires chefs de file. Nous travaillons aussi avec toute une palette de partenaires non universitaires, allant de petites structures de base comme le Forum des communautés ethniques de Cambridge jusqu'à de grandes structures comme les Chambres de Commerce britanniques ou Age UK. La compétence linguistique dans plus d'une langue – être multilingue – se situe au cœur de l'étude des langues et des littératures modernes, se distinguant en cela des disciplines cognitives. Par six pistes de recherche interdépendantes, nous nous demandons dans quelle mesure les perceptions acquises en cessant de ne posséder qu'une seule langue, qu'une seule culture et qu'un seul mode de pensée, sont vitales pour les individus et les sociétés.   

 

LMJ : Le projet de recherche MEITS semble très ambitieux dans sa conception des choses, ses objectifs et les différents aspects du multilinguisme qu'il s'assigne. Nous ne pouvons envisager tous ces aspects dans le cadre du présent entretien, mais nous inviterons nos lecteurs à consulter la documentation numérique disponible. Certains de ces objectifs sont fixés à un niveau général, par exemple : « susciter une évolution culturelle dans la conception et la pratique de l'apprentissage des langues. ». À plus petite échelle, vous visez à « conférer un effet transformateur à l'étude des langues au niveau de l'individu. » Comment toutes les conclusions et les fruits de vos recherches parviendront-ils finalement à l'étudiant ou au praticien multilingue potentiel ?

 

W A-B : MEITS cherche à montrer l'importance des langues dans les problèmes fondamentaux de notre époque, qu'il s'agisse de cohésion sociale, de résolution des conflits ou de sécurité nationale. Les arguments déterminants en faveur de l'apprentissage d'une langue ont eu tendance à s'avérer vains parce que les anglophones savent qu'ils peuvent « se débrouiller » dans de nombreuses régions du monde sans connaître la langue locale. Aussi sommes-nous à la recherche d'autres motifs d'apprentissage des langues. C'est ainsi que nous commençons à découvrir qu'apprendre d'autres langues offre d'énormes avantages cognitifs. En effet, la recherche montre que l'étude des langues par des sujets dans la soixantaine ou plus âgés encore peut améliorer la durée de leur attention ou contribuer à retarder l'apparition de la démence sénile. De telles constatations auront leur importance dans une société vieillissante. Nous entrevoyons de passionnantes recherches, menées en tenant compte de toutes sortes d'aspects. Nous espérons que le public en viendra à prendre conscience de l'intérêt intrinsèque et positif de l'étude des langues. Nous espérons que l'échelle et le champ d'exploration du projet MEITS lui confèreront un pouvoir transformateur, et nous allons œuvrer avec les écoles et d'autres structures afin que nos résultats soient largement diffusés.    

      

  .  

LMJ : À quelles autres structures ferez-vous appel ?


W A-B : 
Nous prévoyons  d'avoir un programme de proximité qui associera des écoles, des responsables politiques, des œuvres caritatives et d'autres partenaires extra-universitaires qui, tous, diffuseront les résultats et contribueront à rehausser le prestige de l'étude des langues aux yeux du Legasipublic. Pour vous donner un exemple, mon équipe travaillera en Irlande du Nord avec Co-Operation Ireland (une œuvre caritative de pacification destinée à toute l’Irlande) et, plus particulièrement avec son projet LEGaSI qui cherche à développer l'aptitude à l'animation et à restaurer la confiance dans les communautés loyalistes privées de leurs droits. La désaffection que ces communautés éprouvent à l'égard de la langue et de la culture irlandaises est abordée de deux façons. D'abord par l'étude de la toponymie. En montrant que l'irlandais fait partie du paysage linguistique de l'Irlande du Nord, on favorise une plus grande sensibilité à l'enracinement des traditions linguistiques dans l'ensemble de la collectivité. On facilite aussi la responsabilisation des communautés loyalistes, y compris celle des ex-paramilitaires, grâce à des cours de langue irlandaise. Cela leur permet d'éprouver une certaine appropriation de la langue, tout en les aidant à acquérir le tact diplomatique qui facilitera une négociation respectueuse à travers la ligne de partage des communautés. C'est donc un bon exemple de la façon dont l'apprentissage des langues peut contribuer à construire des ponts entre les cultures.        

  .  

LMJ : Vous dites avoir découvert en Grande-Bretagne des musées dédiés à des objets aussi singuliers que des tondeuses à gazon, mais aucun musée des langues.  Pourriez-vous développer ?

W A-B : Pour faire bénéficier un plus large public des bienfaits du projet MEITS, nous allons aussi installer, dans différents magasins des grandes artères des villes du Royaume-Uni, des musées temporaires ou « pop-up »  qui expliqueront nos résultats au grand public, grâce à des présentations distrayantes et interactives. Quand j'ai commencé à réunir les différents éléments du projet, j'ai eu la surprise de découvrir qu'il y avait au Royaume-Uni un musée des colliers de chien et un autre des tondeuses à gazon, mais qu'il n'y avait pas de musée des langues, en dépit de la place centrale qu'elles occupent dans l'activité humaine. Nous espérons qu'à terme, ces expositions temporaires mèneront à un musée national permanent.  

 

LMJ : Par le passé, nous avons publié deux articles au sujet de questions soulevées par le professeur Claude Hagège, ardent « défenseur » de la langue française, qui a rédigé des articles et des livres, et même participé à des émissions télévisées, pour s'opposer vigoureusement à la domination de l'anglais. En conclusion, et à l'intention de ceux de nos lecteurs qui ont pu suivre ce débat et qui peuvent avoir des opinions bien arrêtées sur la question, qu'en pensez-vous ?

W A-B : Dans les universités françaises et autres où j'ai été conférencière ou professeure invitée [2], j'ai vu mes collègues français partagés entre le désir de protéger leur langue et la nécessité de voir leurs recherches publiées et lues dans le monde entier, ce qui peut être plus facile s'ils écrivent en anglais. Dans toute l'Europe, on tend à offrir des cours universitaires en anglais pour attirer plus d'étudiants étrangers, mais cela ne peut se faire aux dépens du français et des autres langues européennes. À mon avis, il est fondamental que la diversité linguistique subsiste et que nous protégions et favorisions toutes les langues. C'est la raison pour laquelle mon projet se préoccupe aussi de langues minoritaires ou « minorisées » telles que l'irlandais ou le gallois au Royaume-Uni, l'occitan en France ou le catalan en Espagne. S'il est sans aucun doute très précieux de parler anglais, ce n'est pas suffisant. C'est la raison pour laquelle il est crucial de promouvoir le multilinguisme, tant au niveau individuel que sociétal.   

 

[1] La célèbre université britannique, fondée en 1209 sur le modèle d'Oxford et de la Sorbonne. Elle compte 21 collèges qui sont des fondations privées. 

[2] La Professeure Ayres-Bennett a été Pajus Distinguished Visiting Professor à l'Université de Californie, Berkeley, en 2012.

 

Sélection bibliographique

Ayres-Bennett, W. (1987)
Vaugelas and the Development of the French Language.  
London, MHRA

Ayres-Bennett, W. (1996)
A History of the French Language through Texts.
London, Routledge

Ayres-Bennett, W. (2004)
Sociolinguistic Variation in Seventeenth-Century France.
Cambridge, CUP

Ayres-Bennett, W. and Seijido, M. (2011)
Remarques et observations sur la langue française: histoire et évolution d'un genre.
Paris, Classiques Garnier.

Ayres-Bennett, W. (2011)
Corpus des remarques sur la langue française (XVIIe siècle).
Paris, Classiques Garnier Numériques

 

Lecture supplémentaire :

Le bon usage: using French correctly
UNIVERSITY OF CAMBRIDGE

Audio :

Introducing MEITS Part One
Introducing MEITS Part Two

Jean-Michel Déprats – linguiste du mois de janvier 2017

Pour commencer l'année du bon pied, nous avons choisi de vous présenter quelques extraits de l'entretien que Michel Volkovitch, directeur de Translittérature, a eu avec Jean-Michel Déprats et qui a été publié dans le n°47 de cette revue. [1] L'intérêt de ce long entretien est tel que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en lire la version intégrale. [2] Nous nous bornerons donc à en reproduire, avec l'aimable autorisation de M. Volkovitch, une version abrégée. Au reste, comment mieux situer notre invité qu'en reprenant ce qu'en dit M. Volkovitch : « Depuis vingt-cinq ans, Jean-Michel Déprats consacre avec passion toute son activité traduisante au théâtre. Homme de scène en même temps qu'universitaire, il parvient à une espèce de miracle : ses traductions, écrites pour la voix, combinent la vigueur et la rigueur ; elles ont de quoi séduire le spectateur – avant tout –, mais aussi l'exégète pointilleux. »  Jean Leclercq

J-M Deprats   Volkovitxh
      Jean-Michel Déprats         
Michel Volkovitch

 

Translittérature : Comment as-tu appris à traduire ?

Jean-Michel Déprats : Au lycée, en khâgne [3] ou à l'École normale supérieure, j'étais très intéressé par l'exercice de la version (anglaise, grecque, latine). En même temps, j'avais la passion du théâtre. À Normale sup, en 1972, j'ai fondé une troupe où j'ai été metteur en scène et comédien pendant une dizaine d'années. C'est avant tout cette activité de comédien, plus que l'activité de linguiste, qui a fait de moi un traducteur de Shakespeare. La plupart des traducteurs se rêvent en écrivains ; moi je traduis en comédien, pour le jeu. Et je n'ai jamais traduit que du théâtre.

TL : Parallèlement, tu as commencé une carrière d'enseignant…

JMD : : À ma sortie de l'École, j'ai trouvé un poste d'assistant à l'Université de Nanterre, et j'y suis toujours. J'ai plusieurs fois été tenté d'abandonner la sécurité de l'enseignement pour consacrer tout mon temps à la mise en scène, et je me suis longtemps reproché de ne pas le faire. Finalement c'est la traduction qui m'a permis de réconcilier l'angliciste et l'homme de théâtre.

TL :Tes débuts de traducteur ?

JMD : En 1979-80, le metteur en scène Jean-Pierre Vincent m'a demandé de traduire une comédie de Shakespeare, « Peines d'amour perdues » (Love's Labour's Lost) , pièce peu connue alors et qui m'enthousiasmait. Je dois dire qu'à l'époque je n'étais pas très attentif aux différences d'une traduction à l'autre. Je lui ai demandé de m'indiquer dans quelle direction il souhaitait que j'aille. Pour moi, il y avait trois directions possibles. D'abord l'approche à la façon François-Victor Hugo : une traduction-glose qui explicite le texte et, du même coup l'allonge, l'affaiblit et le rend difficile à pratiquer à la scène. Puis, la traduction archaïsante, qui me fascinait à l'époque, dans le style de la traduction d'Hamlet que Michel Vittoz avait faite pour Daniel Mesguich. Enfin, une troisième voie : celle empruntée par Jean-Claude Carrière, qui privilégiait la concision, l'énergie vocale, quitte à simplifier parfois la syntaxe et le sens. Ce travail de Carrière prenait évidemment, sur beaucoup de plans, le contre-pied de ce que j'avais appris à l'Université. Pour moi, l'essentiel, c'est la musique, le mouvement de la phrase. Un texte doit respirer, bouger, c'est un être vivant – or cela n'est pas moins vrai s'agissant de la poésie ou de la prose. Nous sommes tous traducteurs de théâtre.

TL : Pour un début, tu n'avais pas choisi la facilité…

JMD : Peines d'amour perdues, c'est 3000 vers et autant de jeux de mots ! D'une certaine manière, oui, j'ai commencé par le plus difficile, mais aussi par le plus jouissif ! À partir de ma première version nous avons retravaillé ensemble, Vincent et moi, avec cette excitation, cette griserie adolescente que produit l'exercice du calembour. Le spectacle a eu beaucoup d'écho, et bientôt les gens de théâtre, qui jusqu'alors ne lisaient pas les projets que je leur proposais, se sont montrés plus attentifs. J'ai vite compris que la traduction me ferait rentrer dans le monde théâtral plus facilement que si je poursuivais mon aventure de metteur en scène. Je me suis donc consacré à la traduction, abandonnant la mise en scène et négligeant quelque peu mes obligations de « carrière » universitaire, notamment celle d'écrire une thèse.

TL : Et tu t'es lancé dans un grand chantier Shakespeare — pour la scène,mais aussi pour l'édition…

JMD : Après Peines d'amour perdues, les metteurs en scène m'ont beaucoup demandé de retraduire des pièces de Shakespeare, demandes que j'ai acceptées avec bonheur. Quinze ans plus tard, j'en avais traduit une quinzaine. Il m'a semblé qu'il y avait une grande absence dans l'édition shakespearienne française : celle de traductions conçues spécifiquement pour la scène. La Pléiade de l'époque proposait en majorité des traductions de François-Victor Hugo, plus quelques traductions d'écrivains : Gide, Supervielle… L'édition collective du Club Français du Livre, parue en souscription, et peu accessible, regroupait en un ensemble assez disparate, des traductions académiques et des traductions d'écrivains (Yves Bonnefoy, Pierre Leyris, Michel Butor, etc.). J'ai donc formé le projet de regrouper et de publier des traductions de Shakespeare écrites pour la scène. J'ai pensé d'abord à une intégrale dans la collection Bouquins, en bilingue, mais Guy Schoeller me donnait cinq ans pour tout boucler, ce qui était évidemment impossible ! Là-dessus j'ai été contacté par la Pléiade, grâce à Jean Fuzier, un grand shakespearien qui avait traduit les Sonnets pour la première Pléiade. Et, comme me l'a dit Schoeller lui-même, la Pléiade, ça ne se refuse pas.

TL : Alors tu t'es lancé.

JMD : Nous nous sommes lancés… C'est un travail énorme, qu'on ne peut concevoir qu'en équipe. Avant même de traduire, il faut d'abord décider de ce qu'on traduit. La moitié des textes de Shakespeare nous sont parvenus dans deux ou plusieurs versions (celle du Folio de 1623 et celles du ou des quartos), entre lesquelles il faut choisir, et la pratique des éditions syncrétiques, qui prévalait jusque-là, n'est plus jugée rigoureuse du point de vue éditorial depuis l'édition Oxford de Stanley Wells et Gary Taylor (1986). Nous avons tenu, Gisèle Venet, ma principale collaboratrice, et moi, à établir notre propre texte, sans reprendre une édition anglaise existante (aucune n'était d'ailleurs complète à cette date-là, ni Oxford, ni Cambridge, ni Penguin). Un chantier colossal, sans doute une folie, vu la complexité des problèmes d'établissement des textes. Quant à la traduction elle-même, au moment de la signature de mon contrat avec Gallimard (1989), j'avais traduit une vingtaine de pièces. Il y en a trente-huit et je devais faire appel à d'autres traducteurs. Traduire Shakespeare, on s'en doute, est une tâche ardue : la langue est si elliptique, si polysémique, la syntaxe si tourmentée, si neuve pour l'époque, le sens si problématique par moments, que le traducteur passe 80 % de son temps à essayer de comprendre, en s'aidant des notes – parfois divergentes – des éditions anglaises existantes. L'édition la plus riche et la plus ouverte du point de vue de l'exégèse est l'édition Arden que j'ai beaucoup utilisée.

TL : Quels sont tes collaborateurs ?

JMD : Pour l'appareil critique, des collègues spécialistes de la période élisabéthaine, pour la traduction aussi bien des metteurs en scène comme Jean-Pierre Vincent, avec qui j'ai co-traduit deux pièces, que des traducteurs littéraires comme Jean-Pierre Richard, ou des universitaires spécialistes de l'anglais élisabéthain (Henry Suhamy, Jean-Pierre Maquerlot, Line Cottegnies, etc.). Mais, l'identité socio-professionnelle importe peu, ce qui compte c'est l'orientation du travail. L'essentiel, c'est que la dimension théâtrale soit toujours présente.

TL : Quelle sera ta part personnelle ?

JMD : J'y serai représenté par la trentaine de pièces que j'ai traduites sur les quarante que comprendra cette intégrale (Nous ajoutons en Appendice Édouard III et Sir Thomas More).[4] Il m'arrive parfois, je l'ai dit, de souhaiter cotraduire. Je vais m'attaquer, par exemple, aux Joyeuses commères de Windsor avec Jean-Pierre Richard, car nous ne serons pas trop de deux pour affronter les jeux de mots, souvent bilingues ou même trilingues (anglais, français et latin) que contiennent certaines scènes.

TL : Parmi vos options de départ, il y a celle de ne pas traduire en vers français réguliers les passages versifiés par Shakespeare…

JMD : C'est-à-dire l'essentiel de l'œuvre. La part de la prose, dans l'ensemble, est moindre. C'est donc là une question essentielle. Je ne suis pas convaincu par les traductions qui transposent le pentamètre iambique en alexandrins ou en décasyllabes. À mes yeux l'adoption d'un mètre régulier est dangereuse pour le rythme et le mouvement ; elle subordonne tous les choix à cette option de base et conduit inévitablement à tailler dans la matière sémantique pour ne pas dépasser la mesure car l'anglais shakespearien est plus bref, plus concis que le français ou, plus rarement, à étoffer indûment, deux opérations très artificielles. La poésie dramatique anglaise est accentuelle, ce qui n'est pas reproductible en français. Les traductions en vers réguliers font sonner Shakespeare comme un Corneille de mirliton, ou alors elles deviennent vite clinquantes. Bonnefoy dit très justement que plus le résultat est virtuose, plus il donne une impression d'artifice.

TL : Cela dit, tes traductions respectent, dans leur typographie, l'écriture en vers originelle. En fait, tu traduis les vers en vers libres. Ce qui induit une lecture et un jeu différents…

JMD : Bien sûr ! Mais les puristes associent poésie et vers réguliers et ne considèrent pas que les vers libres soient des vers. C'est la question centrale. Qu'est-ce qu'un vers ? Pour moi, c'est une unité rythmique, pas une quantité syllabique.

J'admire certains vers de Bonnefoy : Par exemple son « Quand nous aurons quitté le tumulte de vivre » dans Hamlet (qui traduit When we have shuffled off this mortail coil dans « Être ou ne pas être ») ou la tirade sur le sommeil dans la traduction de Macbeth par Pierre Leyris, mais il ne me

viendrait pas à l'idée de leur emprunter ce qu'ils ont trouvé de plus personnel. Cette reprise apporterait un élément allogène. Le problème me paraît plus d'ordre esthétique que d'ordre moral. Quand on a le sentiment d'avoir sa manière, sa « voix », on n'a pas l'envie d'emprunter.

TL : Abordons maintenant un aspect plus terre-à-terre. Comment la traduction se glisse-t-elle dans ton emploi du temps, qu'on imagine très chargé ?

JMD : Je ne traduis pas tous les jours, mais c'est tout de même une activité prioritaire. Quand je n'ai pas de traduction en cours, j'éprouve un sentiment de manque. En revanche, je ne crois pas que je souhaiterais faire de la traduction une activité professionnelle unique. J'aime bien enseigner la littérature dramatique élisabéthaine et contemporaine, parler anglais, transmettre en anglais ma passion pour Shakespeare. J'aime moins, je l'avoue, l'enseignement de la version, qui revient à transmettre un ensemble de techniques, de recettes auxquelles je ne crois qu'à moitié… D'autant qu'on en reste souvent, vu le niveau des étudiants, en deçà du seuil où il s'agirait vraiment de traduction littéraire. On passe plutôt son temps à corriger des erreurs de compréhension ou la mauvaise qualité du français.

TL : Comment traduis-tu ? Combien passes-tu de couches ?

JMD : J'ai plusieurs fois changé de méthode. Au début, je faisais d'abord une sorte d'étoilement de variantes, où je mettais à plat tous les possibles. Dans la deuxième étape, trois ou six mois plus tard, je surlignais en rouge ce qui me paraissait rythmiquement le plus juste. L'ennui c'était qu'après tout ce temps j'avais oublié la raison de chaque variante et j'étais obligé de recommencer le travail d'exégèse. Le processus était terriblement long, sans compter que je reprenais ensuite une troisième et une quatrième fois. Il y avait dans cette méthode une peur de figer trop tôt les choses qui dénotait surtout un manque d'assurance. C'est à ce moment qu'une circonstance précise m'a fait opter pour une autre voie. On m'a demandé de traduire Roméo et Juliette… trois mois avant le début des répétitions. Je n'avais pas le choix : il fallait que je donne très vite une première version. J'ai donc décidé d'enregistrer ma traduction au magnétophone, par tranches de quatre vers, puis de donner ce texte à taper au fur et à mesure pour gagner du temps. Il me semblait qu'avec cette approche orale, je commençais déjà une mise en théâtre. J'ai traduit ainsi plusieurs pièces. Sur le plan financier, évidemment, ce n'était pas très intéressant car il fallait payer la ou les dactylographie(s)…

TL : Et l'ordinateur que j'ai vu dans ton bureau ? Ne sert-il à rien ?

JMD : Il me sert, mais depuis peu. Abandonner la « mise en voix » m'a fait un peu peur au départ. Je craignais de me mettre à traduire pour l'écrit plus que pour l'oral.

TL : Tu ne dis donc plus ton texte à haute voix ?

JMD : Non. Je l'entends suffisamment dans ma tête. Pas besoin de « gueuloir ». Ou plutôt le gueuloir est intériorisé.

TL : Le travail de traduction t'est-il agréable ou pénible ?

JMD : Les deux ! Traduire est un plaisir, sinon on n'en aurait pas le désir, mais c'est aussi un acte douloureux. Surtout dans le cas de Shakespeare, quand on connaît le texte pratiquement par cœur : il devient très difficile de décoller de l'anglais. Le premier vers de La nuit des rois, par exemple, si fluide et si musical : If music be the food of love, play on, ou le début de Richard III : Now is the winter of our discontent… En le traduisant, on a l'impression de faire violence au texte, on n'arrive pas à trouver un bon rythme en français. Le Now qui débute Richard III m'a arrêté très longtemps. Je ne pouvais pas commencer par « À présent » ou « Maintenant », trop longs, trop pâteux. J'ai finalement trouvé un mot ancien (alors que ce n'est pas mon style) : le mot « ores ». [5] Même s'il est mal compris, ce mot me paraît une attaque plus dynamique. Le plus difficile n'est pas toujours dans les passages les plus complexes. Les formulations les plus simples, parfois, sont les plus désespérantes. Quand Claudio, dans Mesure pour mesure, définit la vie comme « this sensible warm motion », on se sent impuissant face à cette concision si parlante. Jean-Claude

Carrière traduit : « Cette chaleur sensible et qui bouge ». Ma traduction : « Ce corps sensible, chaud, mobile » me convainc à peine plus que les autres. J'ai dû rajouter ce « corps » pour que ma phrase tienne debout…

TL : As-tu le sentiment d'avoir évolué dans ta pratique ?

JMD : : Je pense que j'ai développé, amplifié mes convictions de départ, mais sans changer sur l'essentiel : le primat du rythme. Je suis tout de même devenu, je crois, moins raide et moins dogmatique sur ce que Meschonnic appelle la « concordance lexicale » à savoir la traduction d'un même mot répété par le même mot en français, quel que soit le sens contextuel. Je respecte ce principe chez Shakespeare, mais chez des auteurs plus contemporains, je m'aperçois qu'il alourdit souvent le texte. Connaissant mieux Shakespeare au fil du temps, je suis aussi devenu plus exigeant sur les questions d'exégèse et de philologie, sur les questions d'édition textuelle.

TL : Quand tu relis une de tes traductions anciennes, que se passe-t-il ?

JMD : Je modifie un certain nombre de choses à chaque nouvelle édition ou à chaque nouvelle mise en scène, mais je n'ai pas trop envie de reprendre l'ensemble, car je n'ai pas fondamentalement changé. Ce que j'aimerais faire un jour, c'est retraduire une pièce différemment. Faire une version archaïsante d'Hamlet, par exemple, en prenant le texte du premier quarto, qui n'est pas encore traduit. J'irais chercher le français de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné. Sachant, évidemment, que ce

Hamlet-là ne serait pas joué, car inintelligible à l'écoute. Et ce serait pour moi une expérience

unique.

TL : Trouves-tu le temps de lire ? Lis-tu plutôt en anglais ou en français ?

JMD : Si l'on inclut Shakespeare et les ouvrages critiques que je dois lire pour préparer mes cours sur le théâtre élisabéthain, je lis davantage en anglais. Je lis beaucoup de pièces nouvelles anglaises. En français je lis surtout des romans, des essais et de la poésie, et plutôt en période de vacances, quand la pression est moins forte. Pour le moment, je lis surtout en italien, pour apprendre la langue, et à cause d'un projet de cotraduction avec l'une de mes filles, italianiste.

————-

[1] Jean-Michel Déprats est Maître de conférences à l'université Paris X-Nanterre. En plus d'une trentaine de pièces de Shakespeare et cinq d'Howard Barker, il a traduit Christopher Marlowe, Oscar Wilde, John Millington Synge, Virginia Woolf, Tennessee Williams, Arnold Wesker, David Hare et quelques autres. Ses traductions lui ont valu, en 1996, le Molière du meilleur adaptateur d'une pièce étrangère et, en 2002, le prix Osiris ainsi que le prix Halpérine-Kaminsky (Consécration) de la Société des gens de lettres. On peut retrouver Jean-Michel Déprats dans un superbe film d'Henry Colomer. Il y apparaît, de même que dans cet entretien, comme l'un des traducteurs les plus marquants – et les plus conscients – de sa génération.

[2] Translittérature est une revue semestrielle éditée par l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et les Assises de la traduction littéraire en Arles. Elle est dirigée par M. Michel Volkovitch.

http://www.translitterature.fr/media/article_478.pdf

[3] Dans le jargon estudiantin, les deux années de classes préparatoires à l'École normale supérieure s'appellent l'hypokhâgne ou classe de Lettres supérieures (1ère année) et la khâgne ou classe de Première supérieure (2ème année). Les élèves d'une khâgne sont des khâgneux, euses. Comme le disait Pierre Reboul, « une khâgne, c'est avant tout des khâgneux. »

[4] Voir à propos de Sir Thomas More : Sentiments xénophobes en Angleterre – 500 ans avant le Brexit

[5] Ores ou or, dont le Petit Robert dit qu'il dérive du latin populaire hora et signifie maintenant, présentement. Le mot survit dans l'expression d'ores et déjà, signifiant dès maintenant, dès aujourd'hui.


Lectures supplémentaires
:

LES INTERVIEWS AVEC TOUS NOS LINGUISTES DE 2016

Shakespeare et les Français
Revue de deux mondes

How the Bard Conquered France

Shakespeare Masterclass

Shakespeare, de Jean-Michel Deprats
Presses Universitaires de France
Poche – 13 avril 2016

Shakespeare JM Deprats

 

Le Grand Shakespeare illustré
Editions du Chêne (23 mars 2016)

Shakespeare illustre

 

 Z2017/1

Geert Sivellis – linguist of the month of April 2017

Jonathan G. interviewed Geert Sillevis following a guided walking tour through Amsterdam conducted by Geert.

 Geert Sillevis

  Geert Sivellis

 
LMJ: You have Dutch-sounding names and you live in Amsterdam, and yet you were born and grew up in Portugal. How did that happen?

Geert SillevisGS: My parents are both Dutch but they met in Portugal and have been involved in commerce there for many years. I spent my first 19 years near Lisbon.

 


LMJ : The first thing anyone listening to you would notice is that you speak English articulately and with a pure Anglo accent, in very idiomatic English, and at great speed. No-one would imagine that you were not born and bred in the United States. But in fact you were born in Portugal to Dutch parents and later moved to Holland. Can you tell our readers more about that?

Geert SillevisG.S.: I grew up in a very international community within Portugal. There were at least 5 English-language international schools in the area.  The common language was English. My parents briefly attempted to teach their offspring Dutch, but it proved too confusing for the young brains that were at the same time learning English and Portuguese. Since Dutch was considered the least useful language at that point, it was dropped. My parents did retain it as their secret language, however. They would speak Dutch to each other when they had something to discuss that the kids weren't to know. I only began to learn Dutch after moving to the Netherlands for University (where my courses were also all in English).
Many people find the 'Dutch boy born in Portugal but speaks English' story to be amusing and confusing, but it was very common where I grew up. We all watched a lot of American television and movies, which gave us the idioms. As for the high speed at which I speak, I suppose that comes from being the youngest of four boys. It was the only way to get my piece in!

 

LMJ: What advice would you give to someone who wants to have the strongest possible command of English or of any language other than that spoken by the local population?

Geert SillevisG.S.: Something many people notice when they visit Portugal is the relatively high level of English spoken there, especially when compared with neighbouring Spain. The main reason for this is that Portugal doesn't dub English language television or movies, whereas Spain does. That means that the Portuguese have a lot more contact with the English language. So my advice would be – watch television!


LMJ: You moved to Utrecht at the age of 19. Which studies did you pursue?

Geert SillevisG.S.: I attended University College Utrecht. It was the first American-style Liberal Arts College of the Netherlands. There are now University Colleges in many Dutch cities. My studies centered around History, Literature and the Performing Arts, with many little things on the side. My Major was Humanities.

LMJ: Can you rank the languages you know, in order of your spoken and written command of them?

Geert SillevisG.S. : English is first, native in speech and writing. I am fluent (but not native) in spoken Portuguese, but I find it very difficult to write it. My Dutch is always improving – I would consider myself relatively fluent now. Again, I struggle to write it (written Dutch is quite different from spoken Dutch). I speak near fluent Spanish, or rather, Portuñol, which most Portuguese can speak. I don't have much occasion to write in Spanish. And last and least, I speak some French, at least enough to get by when travelling in Francophone countries.

In Amsterdam, it's possible to live for a long time without ever needing to speak Dutch. People here are eager to speak English.

 

LMJ : You work as a tour guide for a leading tour company in Amsterdam. But you are an independent contractor. Do you see this as your long-term career or as a stepping stone?

Geert SillevisG.S.: I just turned 30, so these are the kinds of questions that keep me up at night. Honestly, I thoroughly enjoy the work. I enjoy meeting people from around the world and telling stories. The freedom of having my own business (the wonderful Get Lost Tours) allows me to pursue my other interests, such as writing, travel, acting and random bouts of creativity. I have written and directed a few film projects. I hope to continue to use my work as a way of funding my hobbies. Also, I like to use my background in guiding to create new things. For example, a partner and I set up Zeyto Games, and we design treasure hunt/escape room puzzle-type games that are played so as to explore Amsterdam and Lisbon, solve puzzles and learn the cities’ history all at once!

Get Lost Tours Zeyto
    

LMJ : As a tour guide you share many historical points about Amsterdam and Holland in general. How in-depth is your knowledge of Dutch history? Do you have to keep up reading on these subject?

Geert SillevisG.S.: I love to read Dutch history, I love to visit museums and fortunately I have friends who love the same things so we're often sharing stories. I would say I have a relatively deep knowledge of Dutch history, although it's definitely Amsterdam-centric.

 


LMJ: What other professional activities have you pursued alongside your work as a tour guide?


Geert SillevisG.S.: I have worked as a travel writer (which was not as fun as it sounds). I hosted a radio show for a year and I've done some work as a voice actor. Four years ago I was hired to set up the Lisbon operation of one of the tour companies I work with and spent 9 months doing that. As I said above, I started designing city-wide games. Less professionally (i.e. things I am not paid to do), I write stories and perform them, and I'm currently working on a children's book and very, very slowly working on writing a musical.

LMJ : How do you compare Lisbon and Amsterdam as cities to live in? Is there another city you would like to live in?

Lisbon

population 530,000

Amsterdam

population 800,000

Geert SillevisG.S.: Lisbon is changing rapidly so I might be very out of date in my impressions. It is becoming quite the tech hotspot – it's very cheap to live in, the people are extremely friendly and the food is the best in Europe. The climate is incredible and it is incredibly beautiful. I choose to live in Amsterdam because it is so international and the standard of living is very high. That means you have lots of creative people with the time and the resources to engage in their passions. That makes it easy for me to find illustrators, composers and designers to work with on my little projects. The only downside here is the terrible weather, which I can live with. Amsterdam is fun and friendly, unbelievably safe and very small.  I'm a small town boy at heart. Honestly, I'm always surprised that more people don't come live in Amsterdam. It's as close to a perfect city as I've ever seen. That said, should the opportunity arise, I'd love to live in New York or San Francisco, both cities I've spent some time in.