Une œuvre exaltante naît souvent d'un vécu exceptionnel ou d'un parcours de vie atypique. Tel semble être le cas de la jeune écrivaine suédoise Lene Fogelberg.
Ayant grandi dans une petite ville sur la côte ouest suédoise, Lene Fogelberg développa un amour de la poésie et de la lecture, nourrie par le cadre enchanteur de son enfance ; des forêts profondes, des champs, et l'océan. Toujours curieuse, Fogelberg saisit l'opportunité d'étudier et de vivre à l'étranger, en France, en Allemagne et aux États-Unis. Peu de temps après avoir déménagé aux États-Unis, elle découvrit, par le plus grand des hasards, qu'elle était dans les derniers stades d'une maladie cardiaque congénitale fatale. En quelques semaines, elle subit deux opérations à cœur ouvert qui lui sauvèrent la vie, et elle mena une longue bataille pour sa guérison. Maintenant, elle est en bonne santé et reconnaissante pour chaque jour passé avec son mari et ses deux filles. Elle vit actuellement à Kuala Lumpur, Malaisie. Une poète primée en Suède, Fogelberg a toujours été attirée par l'écriture en anglais et décida d'écrire dans cette langue lors de la rédaction de son mémoire Beautiful Affliction, publié par She Writes Press, en septembre 2015. Le livre est best-seller du Wall Street Journal (No. 3) et en 2016 a reçu la medaille d'or dans le concours de l'Independent Publisher dans la catégorie Mémoire. Lene nous a obligeamment fait parvenir un exemplaire de son livre.
En voici un passage, magnifiquement écrit en anglais par Lene . Selon une recension qui a paru sur le site BlogCritics.org : "Fogelberg weaves together a tale of love, devotion, ultimate fear and undying hope. With poetic imagery and a spirit of gratitude, her memoir is an engrossing journey readers will find hard to forget." Afin d'en saisir aussi toute la beauté en français, nous avons demandé à notre collaboratrice Hélène Cardona de le traduire dans la langue de Flaubert. Hélène poète et actrice (Chocolat, Jurassic World), est l'auteur de trois recueils bilingues de poésie, dont La Vie Suspendue (Salmon Poetry, 2016) et Le Songe de mes Âmes Animales (Salmon Poetry, 2013), qui a reçu de nombreux prix.[1]
En pensant plus spécialement aux traducteurs d'anglais en français, nous présentons les deux versions côte à côte, souhaitant que tous nos lecteurs trouvent cet extrait aussi suggestif dans les deux langues.
Jean Leclercq
Texte de source : Lene Fogelberg Traduction : Hélène Cardona :
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Every child in Sweden starts learning English in fourth grade, and from the beginning the new language pulled me in. Growing up, I read Whitman, Dickinson, Tennyson, Eliot, wide-eyed, lingering over their words. Inspired by these poets I even made attempts at writing my own poems, in English, and I even had a 'Shakespeare period' in my teenage years, when I memorized my favorite sonnets and tried to imitate their melodious iambic pentameter. I think that to this day you could wake me in the middle of the night and I would be able to recite: Shall I compare thee to a summer's day…[2] I felt envious of people growing up in English-speaking countries: to be given this treasure for free: a melodious, nuanced and rich language with words as gorgeous as: serendipity, ethereal and Despite my love affair with English, I barely dared open my mouth to speak this new shimmering language, fearing that I would sound like the Swedish Chef from the Muppet Show I watched as a kid: hum-di, hum-di, hum-di, seemed to be the only utterings discernable from his mumbling. I could hear my painfully evident Swedish accent in every word I uttered. I loved watching Hollywood movies with Swedish subtitles and listening to my favorite American and British bands, basking in the words of the actors and the musicians, but at the same time feeling that they stemmed from a language that was mysterious and out of my reach.
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Jeune fille, âgée de 14 ans, en Suède, en classe, j’écoutais avec bonheur mon professeur nous raconter que Joseph Conrad, émigré polonais en Angleterre, avait écrit Heart of Darkness en anglais, sa deuxième langue. Je fus complètement époustouflée, tant par la profondeur et l’atmosphère du livre, que par le tour de force de l’auteur d’écrire non pas dans sa langue maternelle, mais en anglais. Durant ma jeunesse, j’étudiais le français, l’allemand et l’anglais, et j’appréciais beaucoup de pouvoir lire les auteurs dans la langue d’origine. Cependant je n’aurais jamais pu imaginer qu’un jour je prendrais la plume, écrirais et publierais mon propre livre en anglais. Chaque enfant en Suède commence à apprendre l’anglais vers neuf/dix ans, et très tôt cette nouvelle langue m’a attirée. En grandissant, j’ai lu, les yeux écarquillés, Whitman, Dickinson, Tennyson, Eliot, dégustant leurs mots. Inspirée par ces poètes j’ai même essayé d’écrire mes propres poèmes en anglais, et j’ai aussi vécu une « période Shakespearienne » durant mon adolescence, quand j’ai appris mes sonnets préférés et essayé d’imiter leur pentamètre ïambique mélodieux. Je pense que jusqu’à ce jour vous pourriez me réveiller au milieu de la nuit et je serais capable de réciter : Devrais-je te comparer à une journée d'été... J’enviais les personnes élevées dans les pays anglo-saxons pour avoir reçu ce trésor gratuitement : une langue mélodieuse, nuancée et riche avec des mots aussi magnifiques que : sérendipité, éthéré et épiphanie. Je trouvais souvent que le suédois, en comparaison, était rêche et manquait de mots. Le parler revenait à cueillir des fleurs délicates à l’aide de gants épais. Malgré mon histoire d’amour avec l’anglais, j’osais à peine ouvrir la bouche pour parler cette nouvelle langue chatoyante, craignant que je résonne comme le chef suédois du Muppet Show que je regardais quand j’étais enfant : hum-di, hum-di, hum-di, semblaient être les seuls mots proférés que je pouvais discerner de son marmonnage. Je détectais à l’oreille mon fort accent suédois dans chaque mot que je prononçais. J’aimais regarder les films hollywoodiens avec les sous-titres suédois et écouter mes groupes américains et britanniques préférés, savourant les paroles des acteurs et des chanteurs, mais avec en même temps le sentiment qu’ils appartenaient à une langue qui était mystérieuse et inaccessible. Ce fut un déménagement aux États-Unis, à l’âge de 31 ans, qui me débarrassa de ce sentiment de crainte révérencielle et qui me décida à utiliser cette langue pour de vrai, à oser la parler. Au début, j’intimais l’ordre à chaque phrase de sortir de ma bouche timide, mais lentement, mon cerveau et ma langue s’acclimatèrent aux sons étranges et je commençais à entrevoir que peut-être ce trésor m’attendait aussi. Mais ce don, la capacité de parler anglais, fut remplacé par un autre cadeau des États-Unis. Il s’avéra que j’avais vécu toute ma vie avec une maladie cardiaque fatale, non diagnostiquée, que les médecins américains découvrirent et soignèrent, le tout en l’espace de quinze jours. Ce pays m’a littéralement sauvé la vie, et trois ans plus tard, ma gratitude était encore si ardente que mon désir d’offrir mon cadeau, mon histoire, en retour, devint impérieux. Je fis appel à mon tout nouveau trésor, la langue anglaise, et commençai à écrire. Les mots vinrent à moi, page après page. Je repoussais la peur de l’échec, de décevoir, de ne pas être à la hauteur. Je pouvais presque sentir Joseph Conrad me sourire par-dessus l’épaule, m’encourager : oui, maintenant vous comprenez, l’histoire brûle à l’intérieur de vous et tout ce que nous pouvons faire est de jeter tout ce que nous avons, nos mots comme des flammes dans la nuit. En définitive, voilà ce que mon livre Beautiful Affliction est. Une note de remerciement que j’envoie au monde. Merci de m’avoir sauvée. Merci pour cette vie. |
[1] Elle est aussi l'auteur de trois traductions : Beyond Elsewhere (White Pine Press, 2016), qui a obtenu le Prix Hemingway; Ce que nous portons (Editions du Cygne, 2014); et La Guerre de Sécession de Whitman, co-traduit avec Yves Lambrecht pour le WhitmanWeb. Elle est co-éditrice de Fulcrum: An Anthology of Poetry, co-éditrice internationale de Plume, et collabore au London Magazine.
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