La bienvenue à notre nouvelle contributrice, Carole Josserand.
Née à Lyon, elle a grandi dans un environnement bilingue
anglais/français. Après avoir réussi l'option internationale du
baccalauréat scientifique, elle est partie faire ses études en Angleterre
où elle a effectué une Licence de langues (italien, allemand et russe), à
l'Université de Birmingham. Quatre ans plus tard, Carole s'est installée à
Londres pour suivre un Master en Traduction et Interprétation à
l'Université de Westminster.
pouvoir passer cinq mois à Moscou, Russie ; cinq à Berlin, Allemagne et
enfin, un mois à Florence, Italie. Cette expérience l'a extrêmement
enrichie, tant sur le point personnel que linguistique et culturel : la
permettant de mieux maîtriser ces langues et d'approfondir sa
compréhension de ces cultures et de leurs peuples.
des Télécommunications, à Genève, en qualité d'assistante du Chef
interprète, tout en maintenant son activité de traductrice en
freelance.
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Turquie : « 2 traducteurs et leurs maisons
d’édition poursuivis en justice » ;
Irak : « 261 traducteurs tués en 2006 » ;
Afghanistan : « Les Talibans tuent quatre interprètes
afghans ».
« Ils nous tueront, ils nous
exécuteront, car ils n’aiment pas que des Afghans comme nous travaillent avec
les Américains. », dit un interprète de la compagnie 1-12 Bravo dénommé Samim à
propos des Talibans, « Ils pensent que nous sommes des espions. Mais nous
travaillons uniquement pour soutenir nos familles [1] :
les interprètes recrutés en temps de guerre courent des dangers majeurs comme
les journalistes sur le terrain. Ils sont assimilés à un danger, des
traitres.
La liste ne s’arrête pas là…
Il faut se souvenir que déjà pendant la
Renaissance et notamment lors des grandes découvertes, les interprètes
« embauchés » pour communiquer avec les populations étaient des
indigènes kidnappés par les colons, et forcés d’apprendre la culture et la
langue des conquérants : des esclaves devenus polyglottes.
Chez les Indiens d’Amérique, c’est un
tout autre scénario, mais tout aussi dramatique : les êtres bilingues se
voyaient contraints de faire charqui
de leurs propres langues, c’est-à-dire de les couper en lamelles et de les
faire sécher au soleil avant de les manger [2]. Une punition cruelle pour des êtres hors du commun et mal compris.
De nos jours, bien que les choses aient
changé, le danger menace toujours les traducteurs-interprètes. Comme cité
ci-dessus, en Turquie, deux maisons d’édition ainsi que deux traducteurs ont
été poursuivis en justice. Leur crime : avoir contribué d’une manière ou
d’une autre à la traduction de deux romans américains [3] ,
jugés obscènes. Leur chef d’accusation : violation de l’article 226 du
Code Pénal turc sur la distribution de livres non conformes aux normes morales,
pouvant blesser autrui et susciter un désir sexuel.
Qu’ils aient été commis il y a des
décennies ou hier, tous sont des cas évidents de persécution de traducteurs et
interprètes. Comment peut-on expliquer l’attitude de certains envers ce corps
de métier ? Peut-on réellement parler de « persécution » et
pourra-t-on un jour y mettre fin ? Pour répondre à ces questions, il est
avant tout nécessaire d’aborder la nature de la fonction du
traducteur-interprète.
Le métier de traducteur-interprète est
très délicat puisqu’il oblige à se trouver constamment entre deux cultures,
deux langues, deux clients, et donc deux contraintes.
Or, est-il possible
d’appartenir à deux cultures, d’embrasser deux langues sans en trahir
une ? Telle est l’éternelle question à laquelle se heurtent les
linguistes. De par leur connaissance de multiples langues et cultures et de par
leur fonction, ces professionnels sont appelés à partager des informations
confidentielles ou secrètes. De ce fait, le traducteur-interprète est souvent
considéré justement ou injustement comme dangereux. En effet, il peut trahir le
secret qui lui a été indirectement confié, voire même délibérément ou pas, mal
le traduire. Il occupe une position de pouvoir : il est le seul maillon de
la chaîne de communication à pouvoir confortablement naviguer d’une langue à
l’autre. Bien qu’il se doive de rester impartial, il a le pouvoir d’influer la
communication à l’avantage de l’une ou l’autre des parties, s’il le souhaite.
De plus, il est clair que l’inconnu effraye l’Homme. Ainsi la lacune
linguistique des parties concernées les incite à se méfier du médiateur, censé
posséder une parfaite maîtrise de deux langues, et qui se retrouve par
conséquent en position de domination.
Dans le même registre, la fonction du
traducteur-interprète, qui est de véhiculer un message d’une personne A à une
personne B, le place inéluctablement dans la position du « messager ».
Il peut alors se produire un renversement de pouvoir où le pouvoir que
possédait le linguiste devient limité, d’une part par le pouvoir de celui qui
le paie (le client) car il se doit de respecter les consignes et contraintes
posées, et d’autre part par le texte original de l’auteur et toutes les nuances
qu’il implique. En adoptant un « double je », le traducteur se dédouble
pour mieux épouser les deux cultures et faciliter la communication entre les
deux camps tout en s’effaçant au maximum. C’est alors qu’il devient le
« messager » aux yeux des deux parties. Ironique, puisque l’essence
même de sa formation est de s’effacer pour ne pas entraver la discussion,
notamment en interprétation de liaison où il est indispensable que l’interprète
ne devienne qu’une voix qui permette aux parties de se comprendre. On lui
apprend à ne devenir qu’une voix, une voix qui peut faire tant, mais qui, d’une
manière, contribue à réduire l’être humain qu’est l’interprète à un simple
outil de communication.
En ce qui concerne le traducteur, un
phénomène similaire se produit. En effet, sa situation a grandement évolué au
fil des ans : aujourd’hui, le traducteur travaille le plus souvent à
domicile en indépendant, ou freelance comme
on dit de nos jours. Il lui est de plus en plus coutumier de fonctionner par
courriel et de moins en moins par téléphone. Ainsi, il est facile d’oublier que
derrière un écran se cache un être humain. Le client s’imagine que, tels les
logiciels de traduction automatique, les traducteurs sont des machines pouvant
à toute heure du jour ou de la nuit fournir la traduction d’un texte. Il
devient esclave de son propre statut, déshumanisé, et par conséquent, il
devient exploitable, tel un outil que l’on peut utiliser à tout moment. Le
traducteur peut difficilement refuser l’offre de travail et se voit souvent contraint
par des délais irraisonnables. C’est ainsi que le pouvoir du traducteur est
renversé au profit du client en raison de la maltraitance qu’il subit.
Par ailleurs, un autre problème est que
peu de traducteurs sont reconnus comme « artistes » ou co-auteurs à
part entière. En effet, à l’exception des ouvrages littéraires, il est très
rare que les traducteurs soient cités dans un ouvrage, que ce soit une notice
d’utilisation, un texte scientifique ou académique etc. De plus, peu de
traducteurs se voient invités à la radio ou à la télévision pour discuter d’une
œuvre d’un auteur étranger alors qu’ils en sont souvent les meilleurs
connaisseurs [4]. Encore une fois, le traducteur, de la même façon que l’interprète dans sa
cabine, reste inconnu du public, des lecteurs, des auditeurs. Il n’est que la
voix retranscrivant un message : le messager. Il est même commun de dire
« ce livre a été mal traduit », « l’interprétation n’est pas
juste ». Or souvent, le problème vient de l’auteur du message qui n’est
pas forcément clair, mais il est plus simple et moins « dangereux »
de faire porter le chapeau au linguiste, au messager, comme en témoigne si
justement l’expression anglo-saxonne shooting
the messenger : éliminons le messager porteur de mauvaises nouvelles,
souvent douloureuses à entendre. Il est plus facile de faire abstraction de ces
mauvaises nouvelles en supprimant la source immédiate (le messager) plutôt que
d’y faire face.
Pour conclure, dans la grande majorité
des cas, je ne pense pas qu’il soit possible de parler de
« persécution » à proprement dit, mais plutôt d’infortune. Une
infortune qui naît de la fonction même de ces professionnels et de
l’environnement dans lequel elle s’exerce. Ils sont victimes de leur sens du
devoir, et du pouvoir que leur confère leur travail, qui peut se renverser en
faveur du client tout en suscitant la méfiance des parties. Leur statut les
rend « exploitables », de la même façon que l’est un outil, un outil
de communication, voire une machine à langues. Cette infortune s’allège dans un
état de haut niveau de démocratie et s’aggrave avec la guerre, le totalitarisme
et l’intolérance religieuse.
BIBLIOGRAPHIE :
- Kaufmann, Francine (2006)
"L'interprète serviteur de plusieurs maîtres ?", dans : Wolf,
Michaela (ed.) Übersetzen-Translating-Traduire:
Towards a "Social Turn"? Münster-Wien-London: LIT, 187-197.
Sources électroniques :
- Beuve-Méry, Alain
(2011), Pierre Assouline plaide pour que
le traducteur obtienne un statut de co-auteur Le Monde. (25 juin 2012). - Conseil Européen
des Associations de Traducteurs Littéraires. (2011) Two more court
cases against Turkish translators and publishers of foreign novels,
[25 juin 2012]. - Gilbert, Ben
(2010), Voice of America in Afghanistan Global Post.
(4 août. 2012). - Lavoie, Caroline
(2012), Le traducteur comme résistant (4 août 2012). - Luccarelli, Luigi
(2011), Language in the news [En
ligne]. (4 août 2012). - Van Hoof, Henri
(1996), De l’identité des interprètes au
cours des siècles (1 juillet 2012).
[1] Gilbert, Ben (2010), Voice of America in Afghanistan , Global Post.
(4 août 2012).
[2] Kaufmann, Francine (2006)
"L'interprète serviteur de plusieurs maîtres ?", dans : Wolf,
Michaela (ed.) Übersetzen-Translating-Traduire:
Towards a "Social Turn"? Münster-Wien-London: LIT, 184
[3] Conseil Européen
des Associations de Traducteurs Littéraires. (2011) Two more court
cases against Turkish translators and publishers of foreign novels, [25 juin 2012].
[4] Beuve-Méry, Alain
(2011), Pierre Assouline plaide pour que
le traducteur obtienne un statut de co-auteur , Le Monde. (25 juin 2012).