par Jean Leclercq
Dans le cadre de la Semaine de la langue française et de la francophonie, et pour la quatrième année consécutive, le Service culturel de la ville de Divonne-les-Bains a organisé, jeudi dernier, une dictée de la francophonie. Cette manifestation conviviale a attiré une trentaine de participants auxquels Madame Marie-Laure Berchtold a lu, avec le talent qu'on lui sait, les 302 mots du texte spécialement composé par l'écrivain et humoriste Vincent Roca [1].
En toute franchise, ce texte a davantage surpris qu'il n'a véritablement plu. L'auteur a réalisé le tour de force d'accumuler les calembours "cette fiente de l'esprit qui vole", comme disait Victor Hugo tout en insérant les dix mots retenus cette année pour le concours de textes. Il en est résulté une sorte de pastiche de Pierre Dac, relu par Marcel Proust. Votre serviteur (qui a fait cinq fautes) ne vous cachera pas que, regrettant la belle dictée proposée l'année dernière par Carole Dagher, il s'est demandé si cet exercice convenait vraiment à la francophonie « sans frontières » et ce qu'il pouvait bien signifier en dehors de l'Hexagone initiatique. Mais enfin, jugeons sur pièce :
La dictée de Vincent Roca
Nous ne vivons pas en France, nous avons un passeport français, hérité du berceau ou acquis de haute lutte, ou peutêtre sommesnous tout simplement de passage, mais nous vivons ailleurs. Dans un pays riche. Un pays de connaissance, un pays ouvert, sans frontières, éparpillé et par milliers, nous habitons… la langue française.
Un pays où les corneilles ne mangent pas les vers, elles les écrivent, où les racines sont du caviar, où le mot lierre grimpe aux murs des maisons, où tous les hommes naissent Hugo, où les banlieues s’appellent Guitrysurscène, Trénetsousbois ou Villon le Bel. Un pays où travaillent de concert artisans parleurs timbrés, sculpteurs sur mots, souffleurs de vers et fariboles, un pays où les âmes s’enflamment, où les larmes slament, où des tourneursphraseurs oufs ambiancent la vie d’un charivari de tournures alambiquées, d’un tohubohu d’expressions colorées, un pays où les agents sont à la circonvolution, les docteurs sont èslettres, et les plumitifs esbroufe.
Une terre d’accueil où les mots sans papier circulent de bouche à oreille, où le droit au chapitre est inaliénable, où l’on s’enlivre à tirelarigot, où l’on ne paie pas la syntaxe à la valeur ajoutée, où les partitions ne sont que des tissus de notes qu’on pose sur les pupitres, où l’on se chauffe aux pianos solaires, où la lune fait des ellipses, un pays fertile où poussent les verbes aromatiques et la ligne vierge, où des hurluberlus parlants, diplômés des artsdico, nous offrent de magnifiques zigzags au lexique, un pays où l’on couche sur le papier et l’on s’endort dans les tiroirs, quand le marchand de syllabes est passé. Un pays où l’on se nourrit d’ailerons de refrains, un pays bordé d’allégories où l’on mène une vie de poème, les vaches regardent passer les quatrains, la bise devient baiser, la licorne muse et la cata…strophe.
[1] Lauréat du Prix Raymond Devos.
Voir aussi : www.spectacles.fr/artiste/vincentroca