Nous sommes heureux de retrouver, John Wellington, un artiste new yorkais. John a bien voulu raconter encore une fois [1] une anecdote personnelle à l'intention de nos lecteurs et lectrices.

John puise son inspiration dans les œuvres des Vieux Maîtres, les icônes religieuses et populaires, le cinéma et la musique. Il est fasciné par la dévotion, l'idolâtrie et l'utilisation de l'imagerie féminine et masculine dans l'art et la vie. Il a exposé à New York, Los Angeles, San Francisco, Miami, Paris et Londres.  On peut voir sa peinture sur le site Web : johnwellington.com

 

  Doll
John


 

 

 

 

 

 

 

 

TOI ET MOI
Huile sur panneau d'aluminium,
173 cm x 122 cm
Voir ci-dessous l'explication  
de la legende du tableau [*]

John Wellington dans son atelier. 
Voir "Studio Visit" au-dessous [**]

 

John Wellington vient de sortir une trilogie intitulée Idols Demons Saints, une série de livres électroniques tirée de ses carnets de croquis, montrant le processus de création du premier trait de plume jusqu'à l'œuvre d'art achevée. (Voir John Wellington : Idols, Demons and Saints de la plume de James F. Cooper)

 
Dans l'article qui suit, John raconte comment il a fait la connaissance de Jean Giraud (1938-2012), auteur français de bandes dessinées,  également connu sous les pseudonymes de Mœbius et Gir.
 
Traduction de cette préface et du texte qui suit, redigé par John Wellington: Jean Leclercq. Original English version

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JW Heavy MetalEn 1977, une bande dessinée française – Métal Hurlant – a été traduite et produite pour le marché américain sous le titre Heavy Metal Magazine. Feuilletant le premier numéro à l'âge de seize ans, je fus enthousiasmé par le narratif d'une poignée d'artistes européens dont, comme mes camarades, je n'avais jamais entendu parler. Parmi eux, il en était un qui, par son coup de crayon magistral et son narratif surréaliste, dépassait tous les autres illustrateurs exceptionnellement doués de ce premier numéro. Sous le pseudonyme
de « Moebius », il signait une histoire sans paroles intitulée Arzach. C'est ainsi que je fis connaissance avec l'univers de Jean Giraud

– un cavalier solitaire, caracolant sur le dos d'une sorte de ptérodactyle, à travers un paysage apocalyptique pour secourir ce qu'il croyait être une damoiselle en détresse. Adolescent, je copiai les dessins de Jean en utilisant un stylo Rapidograph et en coloriant mes esquisses avec des Dr Martin's Dyes ou des peintures à l'eau.  Je passai des heures à essayer de comprendre et de pénétrer la magie avec laquelle, par l'élégance de son trait, Jean exprimait les formes et les textures. Ce ne serait que quelques années plus tard, aux beaux-arts, lorsque j'observais les gravures de Pieter Bruegel le Jeune, d'Albrecht Dürer et d'Hendrick Goltzius, que je commençerais à comprendre la genèse des hachures de Jean.

Dix ans plus tard, en 1988, deux circonstances, toutes deux liées à ma vie créative, m'amenèrent en France. La première était ma participation à un événement au Centre Georges Pompidou et, la seconde, mon rôle dans les versions bon marché et roman graphique d'une histoire pour Marvel Comics. [2]

Marvel_Comics

Après avoir vu mon tableau Der Erzengle [3], Jean Dethier, alors Directeur de l'architecture au Centre Pompidou, m'avait rendu visite à mon atelier de Greenpoint (à Brooklyn). Il m'invita à prendre part au grand spectacle qu'il organisait : Château Bordeaux. M'ayant demandé ce dont j'aurais besoin pour participer à l'exposition, je lui demandai à m'imprégner de l'atmosphère d'une exploitation viticole afin de pouvoir peindre, dessiner et essayer de trouver l'inspiration. Quelques semaines après, Jean me proposa de séjourner pendant cinq semaines au Château Pichon_Longueville Comtesse de Lalande, à l'invitation du général et de Madame de Lencquesaing. Dans leur château, ils me fourniraient un atelier, une voiture et, bien sûr, le gîte et le couvert. Au cours de l'été 1988, je parcourus les vignobles de Pauillac et environs, peignis, mangeai et, bien sûr, bus les grands crus des domaines locaux.

JW Silber Surfer

Silver Surf, roman graphique rédigé par Stan Lee et illustré par Moebius, 2008

Pour subvenir à mes besoins pendant cette période, je travaillais comme coloriste pour Marvel Comics. Quelques mois auparavant, les éditeurs d'Epic Comics (une publication Marvel) m'avaient demandé si j'accepterais de colorier une bande dessinée bas de gamme (pulp comic) en deux parties de The Silver Surfer. Nous appelions « pulp » des bandes dessinées de qualité inférieure, imprimées sur du papier journal, et généralement vendues dans les kiosques. L'histoire avait été écrite par Stan Lee, le père de bon nombre des plus grands super-héros de Marvel, dont Spider-Man, The Hulk et Thor, mais ce qui faisait de ce travail le meilleur de toute ma carrière dans la bande dessinée, c'est qu'il avait été illustré par Jean Giraud – Moebius – l'idole artistique de mon adolescence.

Design 1

Portrait de Jean Giraud en train de peindre dans son atelier, 17 août 1988. Gouache, crayon sur papier

Jean envoyait des notes de coloriage aux bureaux de Marvel sur Lower Park Avenue, à Manhattan, consistant non pas en indications de couleurs, mais en lettres et en chiffres codés qui servaient à designer les couleurs à utiliser pour les bandes dessinées imprimées sur papier journal. Jean marquait les pages photocopiées noir et blanc qu'il produisait avec des flèches pointant des lettres et des chiffres , comme Y2R2, Y2BR3 et toute autre association de Y (yellow), B (blue) et R (red) qui pouvaient être produites de 25% (2), à 50% (3) et 100% du motif de points de ces couleurs. Les bandes dessinées américaines sur papier journal avaient une palette de couleurs TRÈS limitée (tirant majoritairement sur le brun-vert terne) et je ne pense pas que Jean ait jamais été satisfait des résultats de la reproduction pâle et réductrice aboutissant au produit fini. Pourtant, la version papier journal en deux parties de The Silver Surfer se vendit bien et, alors que je me préparais à partir pour Bordeaux, on me demanda de peindre les pages d'une version de haute qualité d'un roman graphique de The Silver Surfer de Lee/Moebius. Cette technique s'appelait la « ligne bleue » car les pages de Jean étaient imprimées sur de grandes planches, en lignes bleues et non noires. Ces lignes pouvaient ensuite être recouvertes de gouache ou de peinture à l'eau, avant d'être scannées et photographiées pour devenir des originaux, les dessins au trait noir de Jean étant superposés après coup sur les pages coloriées. 

PICHONAvant mon séjour de cinq semaines au Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande à Pauillac, je passai une semaine à Paris afin de rencontrer Jean Dethier et les autres artistes et architectes qui allaient collaborer à la réalisation de Château Bordeaux. Jean Giraud avait accepté de me rencontrer cette semaine-là afin que je puisse lui montrer certaines des pages que j'avais finies pour le roman graphique. Si j'étais impatient de rencontrer enfin l'artiste dont j'essayais dix ans plus tôt de copier le coup de crayon, j'espérais aussi qu'il ne serait pas déçu de ces pages coloriées comme il l'avait été de la version papier-journal déjà publiée. C'est donc avec un enthousiasme teinté  d'une vive appréhension que je partis rencontrer Jean Giraud et boire un verre avec lui au Sélect, boulevard du Montparnasse, le 15 août 1988.

J'étais déjà assis à la terrasse du café lorsque Jean Giraud s'approcha de moi. J'avais 27 ans et il venait d'en avoir 50. Mes jeunes yeux le trouvaient à la fois jeunot et vieillot. Chevelure grisonnante en tous sens, calvitie naissante, surmontant un visage barré de profondes rides labourant le front et prolongeant les commissures des lèvres mais, des yeux pétillants de jeunesse et cerclés de fines lunettes ovales. Après avoir commandé  l'apéro, je sortis les pages que j'avais coloriées. Il étudia chacune  d'elles attentivement et sourit en les replaçant dans le carton à dessins. Soulagé par cette approbation de mon travail, nous discutâmes d'art. Il travaillait à une nouvelle série de peintures abstraites qu'il prévoyait d'exposer au Centre Pompidou le moment venu. En plaisantant, il ajouta qu'il éviterait d'assister au vernissage, par crainte des réactions face à des œuvres aussi éloignées de celles qui l'avaient rendu célèbre.

Dietetic ShopAprès l'apéro, Jean m'invita à dîner au coin de la rue, à la Dietetic Shop, un restaurant végétarien du 11, rue Delambre. La façade vert clair et l'enseigne aux grandes lettres jaunes faisaient qu'on ne pouvait pratiquement pas manquer le petit bistrot de cette rue tranquille, derrière le boulevard du Montparnasse. À l'époque, Jean était un « crudiste » pratiquant, et la maison  lui préparait tous ses aliments crus, comme il les aimait. Pendant le dîner, nous nous montrâmes les dessins de nos carnets de croquis dont nous ne sous séparions jamais. Jean était un de ces artistes qui pouvaient dessiner n'importe quoi de tête. J'ai rencontré quelques autres artistes comme lui au cours des décennies qui suivirent, notamment dans le monde de l'art de l'illustration conceptuelle et de la bande dessinée, mais l'aptitude que Jean possédait en matière de mémoire visuelle m'a semblé jusqu'à ce jour être celui d'une superpuissance en matière de talent.

 

Design 2

Dessin au stylo de Moebius, dans le carnet de croquis du chaier de John Wellington, janvier 1989

Un peu plus tôt ce soir-là, avant notre rendez-vous, j'avais regardé un entretien télévisé, histoire d'améliorer mon français faiblard. Je décrivis à Jean l'étrange individu qui était interviewé : cheveux ébouriffés, pas rasé, paupières lourdes et gonflées, et fumant des Gitanes l'une après l'autre. Cet homme, vêtu d'une combinaison en coutil, faisait tout pour contrer son interlocuteur et lorsqu'on montra de lui une photo de face et de profil – une photo d'identité policière américaine -  j'étais persuadé que c'était un criminel. Mais un criminel qui chantait puisque l'on présenta ensuite une vidéo de lui, chantant « Mon légionnaire ». Jean Giraud rit et sut exactement qui j'avais vu quelques heures auparavant à la télévision, non pas un criminel mais le grand Gainsbourgchanteur et compositeur Serge Gainsbourg, lançant son dernier album : You're Under Arrest (1987). Au grand étonnement de Jean, je n'avais aucune idée de ce qu'était ce personnage, si bien qu'après le dîner, Jean m'emmena chez un disquaire de Montparnasse où j'achetai deux cassettes pour mon baladeur. Ainsi, ce soir-là fut non seulement celui de ma rencontre avec un des grands artistes de ma jeunesse, mais aussi de ma découverte de Serge Gainsbourg. Je devins le fier propriétaire des deux cassettes Histoire de Melody Nelson (1971) et You're Under Arrest (1987). En un an, j'allais acquérir bien d'autres albums de Gainsbourg et devenir suffisamment fan de lui pour pleurer sa disparition, le 2 mars 1991.

Deux jours plus tard, Jean m'invita à le rejoindre à son atelier pour bavarder pendant qu'il peignait ses tableaux abstraits. Je sortis mes gouaches et entamai un petit portrait de lui à l'œuvre sur sa table à dessin, tandis qu'il préparait ses peintures acryliques et brossait des formes magiques sur la page. Nous parlâmes de renommée, de bandes dessinées, de films et des combats de la vie d'artiste. Mais surtout, c'est ainsi que se noua notre amitié. 

 

JW Giraud 1998

portrait de Jean Giraud, 10 aout 1998, sur papier

Au fil des ans, Jean me rendit visite à New York. Une fois, à mon invitation, il donna une conférence à la New York Academy of Art. Une autre fois, après un verre, chacun de nous dessina dans le carnet de croquis de l'autre et, à ce jour, j'ai toujours pensé que j'avais eu la meilleure part. Son dessin représentait deux cow-boys appelés à se retrouver dans un désert dénommé Providence, allusion à la ville où je fis mes études et, j'imagine, à notre amitié. Au-dessus du dessin, il inscrivit les initiales « GG », allusion au siamois noir que j'avais à ce moment-là. Aujourd'hui encore, je chéris ce croquis pour plusieurs raisons. L'une d'elles est son amour de l'Amérique et notamment de l'Ouest, plus précisément du « Far West ». Un jour, il parla d'un de ses livres de bandes dessinées qu'il avait sortis sous le pseudonyme de « Gir », Blueberry , dessinant avec exactitude les cow-boys et les indiens, les carabines Winchester, et tout l'attirail du genre. Comme Sergio Leone et ses « westerns spaghettis », Jean avait illustré ces bandes dessinées avant même d'être venu aux États-Unis.

 
Dix ans après notre première rencontre, à une semaine près, à l'été 1998, je fis mon dernier portrait de Jean. Nous avions fini de dîner dans son atelier de la rue Falguière, derrière la gare Montparnasse, et nos fils étaient descendus  jouer dans la cour. Tout en buvant du vin, Jean et moi parlâmes d'art, d'enfants, de femmes et de la vie en général, n'interrompant la conversation que lorsque je devais peindre sa bouche. Ce portrait de Jean, peint en simples hachures grasses et vigoureuses, l'avait peut-être plus impressionné qu'aucun des autres travaux que j'avais fait jusque-là. Quand j'eus achevé, il prit le tableau entre les mains et dit : « magique ». C'était ce que l'art et l'acte créateur étaient pour lui. Des décennies plus tard, c'est toujours ce que l'acte créateur est pour moi. Magique !      

 

Wellington in studio

 [*] TOI ET MOI, une des vingt-deux illustrations de la série IDOLS, DEMONS and SAINTS, références aux voyages de John Wellington en Asie. Les jeunes garçons bouffis qui flambent au sommet de la Grande Muraille de Chine s'inspirent d'un personnage de l'artiste japonais Takashi Murakami. D'autres illustrations de cette série peuvent être visionnées sur : http://johnwellington.com/demons.htm

[**] John Wellington – Studio Visit (6:51 minutes)
New York Academy of Art © 2013

 

  

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[1] Le 12 août : le 27ème anniversaire de la mort de Jean-Michel Basquiat à l'âge de 27 ans, par John Wellington

[2] Marvel Comics est l'une des principales maisons d'édition américaines  de bandes dessinées appelées comic books. Parmi les personnages possédés par Marvel figurent les célèbres Spider-Man, X-Men, les Quatre Fantastiques, Captain Hulk, Thor, Captain America, Iron Man, Daredevil, Ghost Rider  et de nombreux autres. La plupart de ces personnages évoluent et interagissent dans le même monde fictif appelé l'Univers Marvel. 

[3] L'Archange, en allemand.