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CRITIQUE
– de la plume de Dussert.
d'un livre
"écrit pour tous ceux qui ont suffisamment d'intelligence pour se laisser
émouvoir par la passion des autres"
Il y a une quarantaine d’années, Paris ayant perdu ses
deux clubs de football, ce qu’une Lady Bracknell aurait sans hésitation
qualifié de négligence caractérisée, les décideurs du foot national eurent
l’idée géniale d’offrir à la capitale … le club de Sedan dont les moyens
financiers réduisaient ses joueurs au rang de ‘semi-pros’ qui travaillaient
pour arrondir leurs fins de mois, mais qui ne s’en pavanaient pas moins en
première division. Le sang ardennais ne fit qu’un tour et nous valut, à ma sœur
et à moi d’avoir pour la première fois une lettre publiée dans la presse – et
non des moindres : France Football !
Sedan garda son club – non que notre lettre y fut pour
beaucoup. Toutefois, et bien que le club continue à bien figurer en coupe, son
maintien en première division est vite devenu problématique. Ce modeste épisode
dont seuls les Ardennes ont gardé la mémoire cuisante n’en jette pas moins un
éclairage prophétique sur l’argument de Jean-Claude Michéa dans son tract Les
Intellectuels, le peuple et le ballon rond. Hommage au livre de l’écrivain
Uruguayen Eduardo Galeano, Football, ombre et lumière, il y souligne
l’incompréhension des classes dirigeantes pour ce sport viscéralement populaire,
où ont pu s’exprimer et se réaliser les plus modestes, devenu l’objet de sinistres
convoitises marchandes.
La plaquette, publiée l’année où la France, pays hôte,
remporta le trophée ressort à l’occasion de l’actuelle Coupe du monde dont la
phase finale vient de commencer en Afrique du Sud.
Dans Football, ombre et lumière, que Michéa cite
généreusement, Galeano vient, dans « 150 petits textes taillés au
diamant » nous présenter l’étonnant kaléidoscope où chatoient ses morceaux
choisis de plus d’un siècle de football. Sans attendre les quelques textes qui
occupent le dernier tiers du volume, il croise les projecteurs sur Garrincha,
au dire de Galeano « l’homme qui donna le plus de joie aux spectateurs de
toute l’histoire du football ». Un Garrincha emblématique à plus d’un
titre : dans l’allégresse et la flamboyance de son jeu, dans le pur
plaisir qu’il évoque, il est à l’image du livre de Galeano, gai savoir du sport
le plus universellement populaire au monde.
Dans la sombre misère de ses origines comme de sa fin, et
dans son handicap Garrincha représente – que dis-je, il venge – la foule
méprisée des amateurs de foot dont le sens du beau jeu et l’expertise technique
fut bafouée par l’ignorance bien-pensante des classes privilégiées avant de
l’être par l’hyper commercialisation arrivée dans le sillage de la mondialisation.
Adieu le glorieux 4-2-4 des formations hongroise et brésilienne ! Car on
n’est pas loin, du moins Michéa, swiftien, le craint-il, du jour où la fifa finira par
« autoriser les
clubs les plus riches (le fameux ‘G14’ qui représente les firmes
footballistiques les plus influentes) à recruter à la mi-temps d’un match clé,
les meilleurs joueurs de l’équipe adverse dans le but louable de sécuriser, par
un résultat encore plus prévisible, leurs investissements financiers et leur
cotation en bourse. »
Mais d’où vient ce mépris du
foot ?
Oui, j’ai bien dit : le
foot, car c’est ainsi qu’en France on appelle le jeu dont les règles, pour
avoir été formulées dans les public schools et ‘varsities
anglaises, n’en a pas moins été repris à leur compte par les humbles du monde
entier pour sa pureté ludique et sa gratuité et de par la « simplicité des
moyens matériels nécessaires ». soit
dit en passant, nonobstant sa défense et illustration des modestes
amateurs, les aficionados
comme il dit, de ce sport, Michéa s’abstient d’utiliser le nom qu’ils
lui donnent.
Selon lui, les objections
viennent de ce que le foot n’a pas su s’éloigner de ses « origines
compromettantes » et que cette « passion populaire (avec ce que
celle-ci comporte par nature d’excès toujours possible et de théâtralité
nécessaire) » répugne aux intellectuels – pour les besoin de la cause, les
gardiens du temple libéral, « préposés à l’encadrement technique,
politique et culturel du capitalisme développé », des faiseurs d’opinion
bien incapables de saisir les exigences subtiles du jeu de haut niveau, soit
« l’esprit de création, l’intelligence tactique, la maîtrise technique et
le plaisir de jouer ». Mais la
primauté du résultat n’a que faire du concept de jeu, on calcule au lieu de
construire amputant ce sport de « ce qui en faisait l’essence et le
prix ».
Grâce à Dieu, le livre de
Galeano est là pour nous rappeler de quoi il retournait.
* Notre critique invitée est une traductrice
professionnelle, diplômée en littérature française, née en France, vivant
en Angleterre depuis de longues années. Imprégnée des deux
cultures, elle est adepte du grand écart linguistique. Elle a traduit en
son temps les biographies du livre anniversaire FIFA 100.