Le Texas à l’heure des utopies. Souvenir d’un phalanstère

Reunion_TowerReunion Tower, l'une des tours du centre d'affaires de Dallas tire son nom d'une colonie de socialistes européens installée vers 1850 de l'autre côté du cours d'eau qui arrose Dallas. À l'époque, Dallas n'était qu'une petite localité à la limite des terres colonisées. L'expérience tourna court et nombre de colons de la Réunion retournèrent en Europe. Il n'empêche que La Réunion a toujours continué de fasciner les esprits tout en devenant de plus en plus imprécise au fil du temps.

 


L'idéal sociétaire qui animait les colons de La Réunion s'inscrivait dans un vaste mouvement d'idées généreuses que partageaient bien des intellectuels européens parmi lesquels on peut citer Richard Wagner, Victor Hugo et Fyodor Dostoyevsky. Tous voulaient instaurer une société nouvelle qui soit égalitaire et fournisse du travail à tous. En France, ce mouvement prit un tour particulier sous l'influence d'un philosophe et économiste, Charles Fourier (1772–1837), et de son élève et vulgarisateur, Victor Considerant Considerant (1808-1893). Polytechnicien et officier d'artillerie, Considerant quitte bientôt l'armée pour se consacrer à l'enseignement de la pensée de Charles Fourier. Renonçant à transformer la société dans son ensemble, il préfère la pédagogie par l'exemple en créant des communautés sociétaires où des citoyens ayant un même idéal œuvrent ensemble à l'édification d'une structure sociale juste et solidaire. Engagés à fond dans les révolutions qui secouent l'Europe en 1848, ces socialistes utopiques sont bientôt obligés de s'exiler et certains d'entre eux prennent le chemin de l'Amérique du Nord et s'installent dans l'Illinois et au Texas. Dans son livre, Michel Cordillot [1] raconte ce qu'il advint de ces rescapés du « Printemps des Peuples », aussi éphémère que le Printemps arabe !

En 1852, cédant à l'appel de ses partisans, Victor Considerant [2], qui avait dû quitter la France, prend le chemin des États-Unis et, après avoir visité les phalanstères [3] installés en Illinois, se rend au Texas. C'est le coup de foudre. Considerant écrit un livre, Au Texas, dans lequel il décrit les extraordinaires possibilités qui s'offrent aux socialistes dans ces régions reculées du continent américain. Il exhorte les utopistes de tous poils à venir au Texas et à montrer au monde ce qu l'on peut y faire. D'ailleurs, une structure est là pour les accueillir : La Réunion.

Considerant était persuasif et apportait du rêve à des gens qui en avaient tant besoin. En quelques mois, des centaines d'idéalistes vendirent tout ce qu'ils avaient et partirent vers ce nouvel Eldorado. Mais, Considerant avait sous-estimé les difficultés : le climat, l'absence de voies navigables, l'esclavage et le conflit latent à son sujet, les serpents et, pis encore, les spéculateurs fonciers. Les colons étaient des citadins, artisans et souvent intellectuels, plus à l'aise dans le débat d'idées que dans les travaux aratoires. Bref, la colonisation fut un cuisant échec. Mais, il en reste des traces, comme ce cimetière de La Réunion, dans l'ouest de la ville de Dallas, où reposent quelques pionniers dont Michel Thévenet. Son petit fils, Chris Thévenet, entretient sa tombe. « Si vous voulez mon avis, dit celui-ci, Victor Considerant était un promoteur. Il a porté le projet autant qu'il a pu. Et quand les choses ont mal tourné, il s'en est allé. » Un professeur honoraire de l'UC Santa Cruz a écrit une abondante biographie de Considerant dans laquelle il décrit la détresse du théoricien confronté aux rudes réalités de la colonisation. Au cours de l'été 1856, Considerant s'enfuit de La Réunion en abandonnant ses ouailles à leur triste sort.

Beaucoup de colons imitèrent Considerant et repartirent en Europe. Mais, environ 150 d'entre eux restèrent au Considerant Cantagrel, FrancoisTexas et les historiens estiment qu'ils jouèrent un rôle majeur dans l'essor de la ville de Dallas car il y avait des gens de talent parmi eux. Lorsque la Guerre de Sécession éclata, ils s'efforcèrent de ne pas prendre parti et certains s'enfuirent même au Mexique pour échapper à la conscription confédérée. Après la guerre, la politique dite de Reconstruction favorisa les non-engagés et certains de ces idéalistes accédèrent à des fonctions municipales. Cantegral Street perpétue le souvenir de François Cantagrel, l'un des cofondateurs de La Réunion.

Curieusement, Victor Considerant, le père de la colonie agricole socialiste, est aussi oublié au Texas qu'en France où il est mort dans l'indifférence et dans l'oubli. Rares sont les ouvrages qui lui accordent ne serait-ce que quelques lignes. Pourtant, La Réunion n'aurait jamais existé sans lui, et la ville de Dallas n'aurait peut-être pas connu non plus l'extraordinaire développement que l'on sait. Reunion Tower témoigne seule de l'œuvre d'un de ces géants de 48 qui, comme on l'a dit, voulaient monter à l'assaut des étoiles !


« Dernière demeure de colons belges, français et suisses installés ici en 1855-1858 par la Société de colonisation américano-européenne au Texas.» 

Jean Leclercq

[1] Michel Cordillot. Utopistes et exilés du Nouveau Monde. Des Français aux États-Unis de 1848 à la Commune
https://rh19.revues.org/4618

[2] Toute sa vie, le philosophe lutta pour qu'on écrive son nom sans accent sur le e. En pure perte, semble-t-il puisque les dictionnaires et les encyclopédies s'obstinent toujours à écrire Considérant.

[3] Le mot phalanstère entre dans la langue française en 1822. Il dérive de phalange (groupement) et de stère, (comme monastère, groupement de moines). On le doit à Charles Fourier (1772-1837), philosophe et économiste français, qui publia son Traité de l'association domestique et agricole (en 1822) et un hebdomadaire, Le Phalanstère qui firent beaucoup d'émules dans toute l'Europe. Depuis lors, toutes sortes d'associations de travailleurs se réclamant de la tradition fouriériste sont apparues dans différentes régions du monde. La concrétisation la plus achevée et la plus durable de l'idéal phalanstérien est probablement le kibboutz (collectivité, en hébreu), tel qu'il existe en Israël.