Le 18 août dernier, une bonne centaine d'amis de la nature islandais ont installé une plaque à l'emplacement de l'Okjökull, un glacier qui a entièrement fondu sous l'effet du réchauffement climatique. L'épitaphe, composée par Andri Snær Magnason, se lit ainsi : « Nous savons ce qui se passe et ce qu'il faut faire. Toi seul sait si nous l'avons fait ». [1] L'Okjökull n'est pas un cas unique. Selon un rapport du Bureau météorologique islandais de 2017, 56 des quelque 300 glaciers répertoriés dans le pays ont déjà fondu. Mais, là comme ailleurs, on prend de plus en plus conscience des effets du dérèglement climatique. Un article sur le sujet, paru dans le Tages Anzeiger du 20 août 2019, nous a convaincus de faire une courte escale en Islande sur le chemin du Canada. [2]
Il faudrait bien plus de temps pour prendre le pouls de l'Islande. Nous nous contenterons donc de quelques impressions.
Un espace vierge qui attire les naturophiles
La mythique Thulé dont Pythéas, Strabon et Pline l'Ancien, entre autres, pressentaient l'existence sans y être jamais allés, n'a connu de présence humaine permanente qu'à partir du 9e siècle de notre ère. Des Vikings norvégiens s'y sont alors installés, amenant avec eux des serfs et des femmes celtes provenant d'Irlande et d'Écosse. Aujourd'hui, l'Islande (ĺsland) couvre une superficie de 102.775 km2 et compte 358.780 habitants, soit un peu plus de trois au km2, une des plus faibles densités au monde. Il y a donc de la place, d'autant plus que la grande majorité de la population se concentre dans la région littorale du sud de l'île, celle qui a le climat le plus clément, notamment grâce au passage du Gulf Stream. Le reste du pays est désert et inhospitalier. S'ajoute aussi la nudité des plaines. À l'arrivée des Vikings, 70% du pays était planté d'arbres (saules et bouleaux, essentiellement). Mais, la construction des habitations et des bateaux entraîna des coupes claires. Depuis 50 ans, les autorités s'emploient vigoureusement à reboiser. Mais les, paysages grandioses, le volcanisme, les glaciers et les chutes d'eau attirent de plus en plus de visiteurs. À tel point que le tourisme est devenu la deuxième activité du pays, après la pêche.
Une indépendance acquise en douceur
Longtemps dépendance du Danemark, au même titre que le Groenland, les circonstances de la Seconde guerre mondiale ont facilité l'émancipation du pays, survenue en 1944. Naguère sous l'influence culturelle de l'Allemagne – l'université et l'aéroport de Reykjavik ont été construits par les Allemands – l'île avait cependant échappé à l'invasion. Mais, sa position dans l'Atlantique nord, conditionnait la sécurité des transports entre les États-Unis et le Royaume-Uni. Dès 1942, des forces américaines se sont installées en Islande. Les premiers arrivés furent des aviateurs. À l'époque, les besoins de la Grande-Bretagne en avions de combat étaient tels que le commandement aérien américain décida d'y envoyer des intercepteurs P-38 par leurs propres moyens. Dans ses carnets, le pilote américain Jack Ilfrey raconte comment, partant de Goose Bay (au Labrador), les P-38 gagnaient le Groenland, puis Reykjavik, en volant quatre par quatre, sous les ailes d'un B-27, à travers les brumes hyperboréennes. [3] Un vaste aérodrome fut construit à Keyflavik, à une cinquantaine de km de Reykjavik. Les États-Unis y disposèrent d'une base jusqu'en.2006. Aujourd'hui, Keyflavik est l'aéroport international de l'Islande. Le pays s'émancipa du Danemark sans coup férir et les liens économiques et culturels avec l'ancienne mère-patrie demeurent très étroits. Le danois continue d'être enseigné à l'école.
Une langue, trésor national
Ceci nous amène à parler de linguistique. La langue islandaise (íslenska), comme toutes les langues scandinaves, est issue du norois (old Norse, en anglais). Mais, à la différence de ses sœurs continentales, elle en est demeurée très proche par suite de l'isolement de son aire géographique. C'est un peu comme si, dans une île écartée de la mer Égée, on avait continué à parler le grec de Platon. Cette persistance permet aux Islandais de lire les sagas dans le texte original. Ils en sont très fiers et entendent préserver cet idiôme fossile. Comme pour l'hébreu moderne ou le mandarin, il faut sans cesse inventer de nouveaux vocables pour désigner les réalités nouvelles. C'est ce à quoi s'emploie le Comité islandais de terminologie. Constitué de spécialistes, il est chargé d'islandiser les nouveaux concepts. L'avion est devenu la « machine volante » (flugvélin), le téléphone, le « fil qui parle » (talsimi), l'ordinateur l'« oracle qui parle » (tölva). Mais, en matière de néologie, il faut tendre à la simplicité et à la concision. Ainsi, pour le mot banane, les gardiens de la langue ont proposé le « fruit courbe » (bjugaldin), mais le greffon n'a pas pris et les gens disent banani. L'islandais a enrichi toutes les langues du monde d'un mot nouveau : geyser, dérivé du verbe ajosa (jaillir). Mais, l'anglais est devenu la deuxième langue du pays. Presque tous les Islandais le comprennent et bon nombre d'entre eux le parlent couramment. C'est aussi la langue préférée des immigrants qui, comme en Suède, hésitent à investir dans le parler local. Enfin, l'anglais a la faveur des jeunes, bien plus tentés qu'auparavant d'émigrer. La langue des sagas au riche patrimoine culturel survivra-t-elle à la déferlante mondialiste ? L'avenir nous le dira.
Signe encourageant : sept Islandais sur dix reçoivent un livre comme cadeau de Noël, et un sur dix écrit un livre pendant sa vie.
[1] https://grapevine.is/issue/issue-15-2019/
[2] La compagnie aérienne Icelandair permet aux passagers de ses vols transatlantiques de faire, dans chaque sens, une escale d'un maximum de quatre nuits à Reykjavik, sans majoration de prix.
[3] Jack Ilfrey with Mark S. Copeland. Happy Jack's Go Buggy. A Fighter Pilot's Story. Aiglen, Schiller Military/Aviation History, 1998.
Quelques termes d'origine scandinave
réunis avec le soutien terminologique de J.-P. Brusselaars, spécialiste des langues nordiques.
|
Blue Tooth |
Blue Tooth |
Nom inspiré du roi danois Harald Blaatand (Harald à la dent bleue) dont le logo reprend, en les combinant, les deux runes correspondant au h de Harald et au b de Blaatand. |
|
drakkar (masc.) |
(Viking) long ship |
Longue barque, mue à la voile et à la rame, qu'utilisaient les Vikings pour leurs expéditions. |
|
édredon (masc.) |
duvet cover, eiderdown |
Enveloppe de tissu garnie de duvet ou de plumes d'eider, grand canard des pays nordiques. . |
|
fjord (masc.) |
fjord |
Profonde échancrure dans le rivage résultant de l'inondation par la mer d'une auge glaciaire. |
|
geyser (masc.) |
geyser |
Source d'eau chaude jaillissant par intermittence, notamment en Islande et en Amérique du Nord. |
|
rune (fém.) |
rune |
Du norois rûnar, écriture secrète. Caractère de l'ancien alphabet des langues germaniques orientales et septentrionales. Caractère runique. |
|
saga (fém.) |
saga |
Ensemble de récits en prose composés en Islande au XIIe siècle. Synonyme de geste, d'épopée. |
|
ski (masc.) |
ski |
Long patin permettant de glisser sur la neige ou sur l'eau (ski nautique) |
|
troll (masc.) |
troll |
Dans la mythologie nordique, esprit malveillant des montagnes ou des forêts. De nos jours, troll désigne aussi une personne malfaisante qui perturbe les forums de discussion sur Internet.. |
|
walkyrie (fém.)
|
valkyrie |
Du norois valkyria, chacune des trois divinités scandinaves envoyées par Odin pour choisir les héros promis au paradis des guerriers. |
Jean Leclercq
Dans de précédentes éditions du blog, le même auteur a déjà livré ses impressions de voyages à Cuba, en Ouzbékistan et au Québec.
| Cuba : Hemingway fut-il, comme l'isthme de Panama, un pont entre ambos mundos ? |
|
| Ouzbékistan : Isteza, tout un défi ! | |
| Québec : La Madeleine, battue des vents… |