Note historico-linguistique
Le Service postal
des États-Unis vient d’émettre la troisième d'une série de cinq feuilles de
timbres marquant le 150ème anniversaire de la Guerre de Sécession (the Civil
War). Cette feuille est pompeusement dénommée : the Civil War Sesquicentennial 1863 collectible Forever Souvenir Stamp
sheet.
Il s'agit de 12
timbres, à validité permanente (forever), illustrant deux thèmes – l’un, la bataille de
Gettysburg, du 1er au 3 juillet 1863 (qui est aussi la
plus grande bataille de la guerre) et, l’autre, le siège de Vicksburg, du 18
mai au 4 juillet 1863, où les deux armées se disputèrent le contrôle du
Mississippi.
On a beaucoup écrit sur cette guerre, et notamment
sur le rôle du Président Lincoln. La revue TIME vient de publier un livre intitulé « Gettysburg » el la derniere livraison de la revue National Geographic est intitulée Eyewitness to the Civil War. En
français il existe « Gettysburg, 1863 : le tournant de la guerre de
Sécession (Lee Kennett, 1999), entre autres.
Côté cinématographique, on peut rappeler le film
« Lincoln », sorti en 2012,
qui a été nommé douze fois aux Oscars 2013 dont celui du
meilleur film, (et dont l'interprète
principal, Daniel Day-Lewis, a remporté l’Oscar du meilleur acteur).
Donc, dans
ce court article, nous nous concentrerons sur quelques questions linguistiques.
Notons
d’abord qu’en anglais le mot « timbre » existe, mais qu'il n’a rien à
voir avec le mot français « timbre » entendu dans le sens de
timbre-poste. En fait, l'emprunt fait par l'anglais correspond seulement à la
deuxième des six significations que recense le Petit Robert :
« qualité spécifique des sons produits par un instrument, indépendamment
de leur hauteur, de leur intensité et de leur durée (ex. : le timbre de la
flûte).
De son côté, le
dictionnaire Merriam-Webster définit
le mot anglais « timbre » comme suit :
TIMBRE : the quality given to
a sound by its overtones: as
a: the resonance by
which the ear recognizes and identifies a voiced speech sound
b: the quality of tone
distinctive of a particular singing voice or musical instrument
Il
s’avère qu’en anglais le mot s’emploie uniquement dans le domaine du son.
Regardons
maintenant le mot anglais civil
(civil en français). Il dérive du latin civilis « de ou appartenant à un citoyen. » Dans l’ancienne société romaine ce mot s'oppose à militaris, « de ou appartenant à un soldat. »
À l'époque, les citoyens étaient jugés plus
raffinés que les soldats [1], donc l’adjectif voulait dire « d’une ville
ou cité » ou « courtois », ou les deux à la fois.
Une « guerre civile » est une guerre menée par
des citoyens d'un même pays. Donc, l'expression
Civil War a été adoptée dans les
États du Nord pour décrire cette guerre, parce qu’ils la considéraient comme
une guerre entre des citoyens d'un même pays et non par ceux de deux entités
souveraines. En revanche, dans les États confédérés du Sud, on
l'appelle (encore actuellement) the War between the States. En effet,
les onze États du Sud étant sortis de l'Union et ayant fondé une confédération
autonome, ils considéraient le conflit comme une guerre internationale.
Mais, sans vouloir
prendre parti, ce qui est incontestable, c’est que dans l’autre acceptation du terme, cette guerre n'était pas du tout
civile puisqu'il s'agissait d'un affrontement extrêmement meurtrier dans lequel 750.000 hommes ont péri et qui annonçait les hécatombes du XXe siècle.
Pour terminer ce billet sur une note linguistique, voici le texte du discours célèbre, prononcé par Abraham Lincoln, le 19 novembre 1863, sur le champ de bataille de Gettysburg :
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English |
Français |
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« Four score and seven years ago [2] our fathers brought forth on this continent, a new nation, conceived in Liberty, and dedicated to the proposition that all men are created equal. |
« Il y a quatre-vingt-sept ans, nos pères ont donné naissance sur ce continent à une nouvelle nation, conçue dans la liberté, et vouée à l'idée que tous les hommes sont crées égaux.
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Now we are engaged in a great civil war, testing whether that nation, or any nation so conceived and so dedicated, can long endure. We are met on a great battle-field of that war. We have come to dedicate a portion of that field, as a final resting place for those who here gave their lives that that nation might live. It is altogether fitting and proper that we should do this.
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Maintenant, nous sommes engagés dans une grande guerre civile, examinant si cette nation ou toute nation ainsi conçue et destinée peut longtemps survivre. Nous sommes rassemblés sur un grand champ de bataille de cette guerre. Nous sommes venus pour consacrer une partie de cette terre comme dernière demeure à ceux qui ont donné leur vie afin que cette nation puisse vivre. Ce n'est somme toute que convenance et justice que nous fassions ceci. |
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But, in a larger sense, we can not [3] dedicate — we can not consecrate — we can not hallow — this ground. The brave men, living and dead, who struggled here, have consecrated it, far above our poor power to add or detract. The world will little note, nor long remember what we say here, but it can never forget what they did here. It is for us the living, rather, to be dedicated here to the unfinished work which they who fought here have thus far so nobly advanced.
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Mais plus généralement, nous ne pouvons destiner, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier cette terre. Les braves, vivants et morts, qui ont luttés ici, l'ont consacré si loin de notre pauvre pouvoir d'ajouter ou de retrancher. Le monde n'accordera pas beaucoup d'importance, ni ne se souviendra longtemps de ce que nous avons dit ici, mais ce qu'ils ont fait ici ne pourra jamais être oublié. C'est à nous les vivants, plutôt d'être voués ici à la tâche inachevée pour laquelle ils ainsi lutté ici si noblement. |
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It is rather for us to be here dedicated to the great task remaining before us — that from these honored dead we take increased devotion to that cause for which they gave the last full measure of devotion — that we here highly resolve that these dead shall not have died in vain — that this nation, under God, shall have a new birth of freedom — and that government of the people, by the people, for the people [4], shall not perish from the earth. »
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C'est plutôt à nous, d'être ici voués à la grande tâche qui nous revient: que de ces honorés défunts nous portions une dévotion grandissante à cette cause pour laquelle ils ont donné la dernière et grande mesure de dévouement, que nous sommes ici hautement résolus à ce que ces morts ne seront pas morts en vain, que cette nation, si Dieu le veut, verra renaître la liberté, et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple [4], ne disparaitra pas de la terre. » |
[1] On raconte qu'à l'époque où il se
trouvait au Maroc, le maréchal Lyautey (alors général) avait un jour repris un
jeune officier qui, arrivant à sa table en retard, avait lancé : « J'ai
été retenu par un pékin ! ». « Que voulez-vous dire par là ? »
lui demanda Lyautey, en feignant d'ignorer le sens de ce terme d'argot
militaire. « Mon général, répondit l'officier, j'appelle pékin tout ce qui
n'est pas militaire. » « Eh
bien moi, dit Lyautey, j'appelle civil tout ce qui n'est pas militaire
! »
[2] Un point linguistique intéressant
pour les francophones : les premiers mots, « Four score and seven
years ago », suivent exactement le format français de
« quatre-vingt-sept années ». Il est bien connu que le mot anglais
pour 87 est aujourd’hui eighty-seven . Donc comment expliquer
l’emploi par Lincoln de « four scores and seven »? Le mot « score » n’est aujourd’hui plus
employé dans ce sens et a été remplacé par « twenty ». Il semblerait
qu’en ancien anglais, l’orthographe de score
était sceran, qui
est devenu plus tard shear, en
français une cisaille. D’après une théorie, on utilisait ces cisailles pour tondre
les moutons, et les fermiers s'en servaient pour marquer chaque lot de vingt
moutons. Pour bucolique que soit cette thèse, il semble plus probable que
compter en scores soit une survivance de la numération dite vicésimale
(ou vigésimale) utilisée depuis la plus haute Antiquité, le chiffre vingt étant
la somme des doigts et des orteils. En français, cette bizarrerie subsiste dans
quatre-vingts et quatre-vingt-dix ainsi que dans le nom d'un établissement
fondé par Louis IX en 1260 pour 300 aveugles, l'Hôpital des Quinze-Vingts.
[3] Aujourd'hui les deux mots sont fusionnes dans le mot unique cannot.
[4] Probablement la meilleure et la plus concise des définitions de la
démocratie.
Jonathan J. & Jean L.