Eurêka, ou la physique dans la salle de bain

Eureka_city_sealCes derniers temps, deux petites localités des États-Unis portant le même nom ont fait la manchette des journaux. Dans le Eureka Missouri
nord de la Californie, un séisme de magnitude 4,9 s'est produit au large des côtes, près de la petite ville d'Eureka. Quelques jours après, des inondations de grande ampleur ont dévasté Eureka, cette fois dans le Missouri.

Le mot Eurêka a différentes significations, selon qu'on l'envisage dans un contexte historique ou culturel. Nous allons examiner quelques-uns d'entre eux.

 

Eureka bathEurêka (/jʊərˈriːkə/) est une interjection employée lorsqu'on découvre subitement la solution d'un problème. C'est la translittération d'une exclamation attribuée au savant grec Archimède lorsque, prenant son bain, il aurait eu la révélation soudaine de la loi de la pesanteur spécifique des corps. Il se serait écrié Eurêka ! Eurêka ! (J'ai trouvé ). Il venait de s'apercevoir qu'en pénétrant dans l'eau de son bain, le niveau de celle-ci s'élevait et que le volume d'eau déplacé était égal au volume immergé de son corps. Dès lors, il devenait possible de déterminer le volume de n'importe quel objet (un problème jusque-là insoluble) en mesurant le volume d'eau déplacé. On raconte qu'impatient de clamer sa découverte, il sortit de son bain et, sans même s'être rhabillé, courut tout nu dans les rues de Syracuse (Sicile) en annonçant la nouvelle.

Le video clip suivant invoque une autre version:

 

Armand D’Angour

Nonobstant les différentes versions historiques, sous une forme plus élaborée, cette découverte impromptue devint ce que l'on a convenu d'appeler le Principe d'Archimède : Tout corps plongé dans un liquide subit une poussée verticale ascendante égale au poids du liquide déplacé.

La perspicacité d'Archimède permit de résoudre un problème qu'Hiéronyme, le roi de Syracuse, avait posé aux savants de son temps : comment évaluer la pureté d'un diadème en or ? En effet, il soupçonnait un orfèvre à qui il avait fourni de l'or pur de l'avoir volé en soustrayant une partie du précieux métal et en y substituant le même poids d'argent. Archimède ayant découvert un moyen simple de calculer le volume d'un objet et, puisque l'on disposait de moyens de peser celui-ci, il devenait facile de calculer sa densité, un élément important de la pureté d'un métal.

Eurêka dérive du grec ancien ερηκα heúrēka, signifiant J'ai trouvé, première personne du singulier du passé composé du verbe ερίσκω heuriskō : trouver. Le terme est étroitement lié à l'heuristique, méthode de recherche scientifique fondée sur l'approche progressive d'un problème donné, faite d'évaluations successives et d'hypothèses provisoires.

En anglais, on prononce généralement Youreeka, alors qu'en grec moderne le mot se prononce Evreeka.

Dans certaines langues européennes, dont l'anglais, l'espagnol, le français et le néerlandais, le h initial disparaît, tandis qu'il subsiste dans d'autres comme l'allemand, le danois et le finnois.

Pour revenir à la Californie, la devise de l'État (Eureka, I have found it) renvoie à la découverte de l'or en Californie. Cette devise figure sur le sceau de l'État et l'or est le symbole minéral officiel de la Californie.

Eureka great seal of CA

Eureka map of CA

 

 

 

 

 

 

 

Le poète  romancier, nouvelliste, critique litteraire, dramaturge et éditeur américain Edgar Allan Poe a écrit un poème en prose, intitulé Eureka, poem in prose qui a été traduit en français par Charles-Pierre Baudelaire sous le titre Eureka, poème en prose sur le spiritisme et publié en 1864. La préface débute ainsi : À ceux-là, si rares, qui m'aiment et que j'aime ; — à ceux qui sentent plutôt qu'à ceux qui pensent ; — aux rêveurs et à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme dans les seules réalités, — j'offre ce Livre de Vérités…

On croirait entendre Don Quichotte !

Eureka E A Poe   Eureka-Baudelaire

Edgar Allen Poe    Charles-Pierre Baudelaire     

Eurêka a été le nom de code d'une série de réunions (également connue sous le nom de Conférence de Téhéran) [1] qui s'est tenue à l'ambassade d'Union soviétique à Téhéran, du 28 novembre au 1er décembre 1943, avec la participation des chefs d'État de l'Union soviétique (Joseph Staline), des États-Unis (Franklin D. Roosevelt) et de la Grande-Bretagne (Winston Churchill). 
  EUREKA Tehran_Conference,_1943

 Staline, Roosevelt & Churchill

Enfin, n'oublions pas non plus la singulière machine éponyme que Jean Tinguely conçut pour l'Exposition nationale suisse de 1964. Depuis 1967, l'œuvre est installée au Zürichhorn, un espace vert de la ville de Zurich. Faite de ferrailles de récupération, elle se veut une allégorie humoristique de la société de consommation. Mort en 1991, Jean Tinguely était un peintre et sculpteur suisse qui se rattachait au mouvement français du Nouveau Réalisme. Une sorte de super-Pop'Art techno !

 

Eureka Tinguely

Jean L. & Jonathan G.

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[1] S'agissant de la conférence de Téhéran, comment résister à l'envie de citer une anecdote que relate l'interprète personnel de Staline, Valentin M. Beriejkov. [2]

– D'abord, quelques mots de la difficulté d'interpréter le "Petit Père du Peuple" :

"Pour traduire ce que disait Staline, il fallait la plus extrême attention. Il parlait bas, et avec un accent. Quant à lui demander ce qu'il avait dit, c'était impensable. Pour saisir instantanément sa pensée, il fallait la transposer en anglais. De plus, il fallait noter tout ce qui avait été dit au cours de la conversation. Toutefois, ce travail était facilité par le fait que Staline parlait avec régularité, en faisant une pause pour la traduction, après chaque phrase." (p. 193)

 

Eureka berezhkov_stalin

– L'un des déjeuners de travail fut l'occasion d'une mésaventure que goûteront nos amis interprètes :

Eureka book cover"Quand tous eurent pris place à table, une conversation animée s'engagea. On apporta les zakouskis, puis le bouillon avec des petits pâtés. Je ne touchai à rien de tout cela. Constamment, je traduisais et prenais des notes sur mon bloc. Puis, l'on apporta des tournedos. Alors, je ne pus résister. Mettant à profit une pause dans la conversation, je découpai un gros morceau de viande, et vivement le mis en bouche. Mais, exactement à ce moment, Churchill posa une question à Staline. J'aurais dû, immédiatement, traduire, mais j'avais la bouche pleine et ne pouvais pas parler. Un silence pénible s'ensuivit. D'un air interrogateur, Staline me regarda. Je rougis comme une écrevisse, sans encore pouvoir parler. J'essayais d'avaler mon morceau de viande. Évidemment, j'avais l'air stupide. Tous me regardèrent, ce qui accrut ma confusion. Je vis que l'on souriait, puis j'entendis des éclats de rire.

En tant qu'interprète professionnel, j'avais commis une grosse faute. Un travail important m'avait été confié, et j'avais failli à ma responsabilité. Je savais que j'avais commis une faute, j'espérais toutefois qu'elle se terminerait par une plaisanterie. Mais, Staline se fâcha vivement. Clignant les yeux, il murmura entre ses dents : "Vous n'êtes pas ici pour manger ! Vous devez traduire, travailler. Avoir la bouche pleine, invraisemblable…"

Faisant un grand effort, j'avalai le morceau sans avoir pu le mâcher. Et je m'empressai de traduire ce que Churchill avait dit. Évidemment, mon appétit était coupé et je ne touchai plus à aucun plat. (pp.226/227)

[2] Valentin Mikhaïlovitch Beriejkov. J'étais interprète de Staline. Histoire diplomatique (1939-1945) Traduit du russe par Max Heilbronn. Paris, Éditions du Sorbier (1983).

 

Eureka! Extraordinary discovery unlocks secrets of the ancients