Docteur Isabelle Park,
traductrice du mois de fé‎vrier

Jean Leclercq, co-rédacteur de ce blog, qui réside à Divonne-les-Bains, a traversé la frontière franco-suisse pour s'entretenir avec le Dr Isabelle Park, vétérinaire diplômée et traductrice médicale qui a bien voulu accepter d'être notre traductrice du mois de février. Parmi les dizaines de personnes invitées à cette rubrique, Isabelle est la première à travailler exclusivement dans le domaine de la médecine. Elle a accueilli Jean dans sa jolie résidence, sise à Céligny, aux environs de Genève.

 

LMJ. Vous êtes belge, née à Uccle – ville mondialement connue pour son observatoire royal. Jusqu'en 1991, vous exercez la médecine vétérinaire, aux États-Unis et puis  au Royaume Uni. Ensuite, vous vous installez en France où vous débutez dans la traduction médicale, carrière que vous poursuivez maintenant en Suisse. Une première question qui nous brûle la langue : comment êtes-vous venue à la traduction ?

Isabelle P. Passons rapidement sur Uccle et son observatoire. Je me suis contentée d'y naître, mais je n'y ai jamais vécu. Peut-être vaut-il mieux dire que j'ai grandi en Belgique et que j'y ai obtenu mon diplôme de vétérinaire (en français). Je suis ensuite partie aux USA exercer mon métier de vétérinaire (en anglais, cette fois) avec des chevaux de course au Kentucky et à l'hippodrome de New York. Je suis ensuite revenue en Europe, et j'ai pratiqué mon métier à Londres, avec des petits animaux. Après mon mariage, nous sommes venus  vivre en France où nous sommes restés pendant 13 ans. J'ai arrêté d'exercer la profession de vétérinaire à la naissance de mes enfants. Les vétérinaires ne sont jamais à la maison, et je ne voulais pas qu'ils soient élevés par quelqu'un d'autre. L'idée de la traduction médicale m'est venue tout à fait par hasard. Une amie juriste faisait des traductions juridiques pour arrondir ses fins de mois, et je me suis dit que je pourrais peut-être faire la même chose en médecine. Du reste, était-ce vraiment par hasard ? Les gens qui se recyclent dans la traduction ont toujours eu un certain penchant pour l'écriture. Si je n'avais pu être vétérinaire, j'aurais sûrement choisi une filière littéraire. J'ai toujours aimé écrire et l'idée de «manipuler» les mots m'intéressait beaucoup. Je me suis inscrite dans une agence de traduction spécialisée dans le domaine médical et, très vite, je me suis retrouvée travaillant à temps plein. Il y avait peu de gens qui, comme moi, alliaient un diplôme médical, deux langues (apprises parallèlement dans mon enfance) et, surtout, disposaient  du temps nécessaire pour traduire. Les commandes ont très vite afflué et cela n'a pas cessé depuis plus de 20 ans. Entretemps,  nous avons déménagé sept fois et nous sommes maintenant en Suisse. Pour mes clients, cela ne change rien. Je pourrais aussi bien habiter sur la lune, pourvu qu'il y ait une connexion Internet !
 


LMJ. Médecin vétérinaire est un métier physique. Que ce soit à la ferme, dans un haras ou en milieu hospitalier (je pense au Tierspital de Berne), le vétérinaire est le plus souvent sur le terrain, au grand air et en interaction avec les humains et les animaux. À l'inverse, la traduction est un travail solitaire ; la « solitude du coureur de fond » dit-on parfois. Comment vous êtes-vous adaptée à ce métier forcément sédentaire ?

 

Isabelle P.  C'est vrai que la médecine vétérinaire s'exerce au contact des gens et des animaux, alors que le travail de traduction est solitaire. Dans mon cas, il est encore plus solitaire que vous ne l'imaginez, parce que depuis plus de 20 ans que je fais ce métier à temps plein, je n'ai jamais rencontré mes clients. Tous nos échanges se font par Internet ou par téléphone. Des liens se sont tissés avec certains d'entre eux, mais sur un registre très particulier puisque nous ne nous sommes jamais vus. Ce type de travail ne convient pas à tout le monde, mais il m'a permis d'être tous les jours chez moi et de voir grandir mes enfants. Mes clients n'ont jamais su quand ils avaient la rougeole et ne pouvaient aller à l'école ! Par contre, ce qui m'a le plus manqué dans ma nouvelle carrière, c'est le travail manuel. La médecine est un de ces métiers merveilleux et complets qui associent travail intellectuel et travail manuel. J'aimais beaucoup la chirurgie pour cette raison. En revanche, la traduction est un exercice purement intellectuel. Il a fallu que je trouve un substitut  manuel, et je me suis donc mise à la cuisine…

LMJ. Dans la traduction médicale, quels sont vos principaux instruments de travail (dictionnaires spécialisés, lexiques, banques de terminologie, etc.)? Mais, la traduction ne se réduit pas à des termes, il y a aussi la façon de le dire. Comment travaillez-vous ?

Isabelle P. J'ai gardé tous mes livres de médecine, mais j'avoue qu'ils étaient utiles surtout au début. On trouve maintenant sur Internet une foule d'informations médicales, de sites spécialisés etc. Je les consulte en permanence. Contrairement à la traduction littéraire, la traduction technique est assez simple. Il n'y a pas 36 façons de traduire des gestes opératoires, la description d'une pathologie, ou une liste d'effets secondaires de médicaments. Je ne prends jamais le temps de lire tout le document avant d'en entreprendre la traduction. J'entame immédiatement les premiers mots, la première phrase. La traduction est une forme de gymnastique de l'esprit. Si je m'interromps pendant quelques jours, je sens très bien que ma vitesse de traduction a baissé lorsque je reprends. Mon esprit s'engourdit. Heureusement, il retrouve assez vite son rythme de croisière.


LMJ.
Aimez-vous traduire? La question n'est pas saugrenue car, pour certains, la traduction n'est qu'un gagne-pain, sans plus. Éprouvez-vous autant de joie à trouver une bonne solution terminologique ou stylistique qu'à soigner un animal?

Isabelle P.
J'aime beaucoup l'exercice de la traduction. Je le pratique dans les deux sens, de l'anglais au français et vice-versa. Chaque mot ou chaque phrase est comme un mini-défi et cela me procure une mini-satisfaction lorsque je trouve le mot juste. Certes, plus le document source est bien écrit et plus le travail de traduction est facile. Non seulement j'aime l'exercice de traduction en lui-même, mais les sujets que je traduis m'intéressent aussi. C'est peut-être là le secret de la satisfaction.


LMJ.
En traduisant, avez-vous l'impression de contribuer, même modestement, au dialogue scientifique international?   

Isabelle P. Non pas du tout. Je suis très détachée du travail scientifique parfois gigantesque qui se cache derrière ces documents. Je suis parfois émerveillée de ce que font les chercheurs, mais je ne me vois pas comme un 'maillon' de la chaîne des découvertes. Je ne fais que réécrire ce qui a déjà été dit. J'interviens après coup. En revanche, il m'arrive souvent de relire des textes scientifiques. Les chercheurs ne sont pas forcément des rédacteurs et ils se rendent de plus en plus compte qu'en faisant intervenir un « relecteur », ils valorisent considérablement leur publication. Le problème, c'est que ce travail a un prix et que les budgets de recherche sont très serrés…  


LMJ.
Ayant travaillé des deux côtés de l'Atlantique, avez-vous remarqué des différences dans le vocabulaire médical? Avez-vous quelques exemples à nous donner?

Isabelle P. Cette différence entre anglais britannique et américain est une vieille querelle. Mais, à  mon avis, elle n'a pas beaucoup d'importance dans les textes scientifiques. Il y a bien le fait que les américains mettent des z là où les anglais mettent des s (par ex. optimization vs. optimisation), mais l'impact est minime. En tout cas, ces différences sont beaucoup moins importantes dans la traduction médicale que dans la traduction littéraire où l'on rencontre des expressions très différentes selon les cultures, selon le milieu social et selon les époques.

LMJ. Lorsque vous exerciez la médecine vétérinaire, avez-vous vu des animaux bilingues, c'est-à-dire qui réagissaient à des ordres donnés dans deux langues différentes?    

Isabelle P. Les animaux réagissent surtout au ton de la voix. Le premier exemple qui me vient à l'esprit est mon chien, à la maison quand j'étais enfant. Je suis née dans une famille bilingue puisque j'ai toujours parlé anglais avec mon père et français avec ma mère. Flipper, le labrador, répondait très bien aux ordres dans les deux langues (encore que  cela dépendît beaucoup aussi de sa motivation). J'ai constaté la même chose à maintes reprises avec mes clients. L'allemand, par exemple, est une bonne langue pour se fâcher… On prétend que Charles-Quint parlait hongrois à ses chevaux, mais c'est une légende !

LMJ. Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui désire s'orienter vers la traduction?

Isabelle P. Tout d'abord, je dirais à cette personne de bien réfléchir à ce qui l'attend. La traduction, si l'on veut se faire une clientèle et en vivre, exige beaucoup de travail et de rigueur.  Ce n'est pas parce que l'on est chez soi et apparemment « maître de son temps » qu'il est permis de travailler quand cela vous chante. Depuis que je me suis traductrice médicale, j'ai toujours travaillé au moins huit heures par jour. Quant aux possibilités de formation, elles sont multiples  et même de plus en plus nombreuses si l'on en juge d'après la liste des établissements d'enseignement réunis au sein de la CIUTI [1]. Personnellement, je n'ai suivi aucune formation parce que je me suis appuyée sur ma possession de deux langues maternelles et sur un diplôme médical qui me donnait l'expertise nécessaire dans mon domaine de spécialisation. Mais, la majorité des traducteurs médicaux n'ont pas de diplôme de médecine et n'en font pas moins du très bon travail. Cela m'amène à mon troisième conseil : avoir une spécialité. À l'heure actuelle, le plus important me semble de travailler dans un domaine que l'on connaît bien, qu'il soit technique, médical, juridique ou autre, parce que c'est là que notre travail sera le plus apprécié et donc le plus demandé.

[1] Conférence internationale permanente d'instituts universitaires de traducteurs et interprètes.

reproduit avec l'aimable autorisation de Deligne

Lecture complémentaire :

Meertens, René.
Dictionnaire de la santé et du médical, anglais-français/
français-anglais
.

Paris, Chiron éditeur, 2005.

Meertens