Jonathan Goldberg, votre bloggeur (lui-même traducteur), pose des questions à Catherine Cauvin-Higgins. Catherine est une traductrice franco-américaine née en France en 1952. Elle vit actuellement à Denver, dans le Colorado, après onze ans à Paris (étudiante puis interprète), onze ans à Houston (Texas), douze ans de nouveau en France, surtout en Bretagne Nord (entre Lannion et Morlaix) ; le tout, en passant par la case Russie.
Quand elle ne traduit pas, Catherine fait de longues marches avec ses chiens, fait du vélo, jardine, cuisine et tricote frénétiquement. Elle s’est récemment mise au piano et se débrouille déjà pas mal en boogie woogie appris sur U-tube, entre deux morceaux plus classiques.
Jonathan : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur la région de France où vous avez grandi.
Catherine : Je suis née « accidentellement » à Alençon, en raison d’une tempête de neige qui avait bloqué mes parents chez mes grand-parents paternels, mais nous habitions dans le Val de Loire, près de Blois, au coeur de cette belle région dont la douceur de vivre avait séduit les rois de France pendant la Renaissance. François 1er y avait fait venir Léonard de Vinci qui mourut au Clos Lucé près d’Amboise.
J’y ai passé mes dix premières années. J’ai connu l’école communale à salle de classe unique pour tous les niveaux, du cours élémentaire au certificat d’études ; nous étions chauffés par le poêle à bois que le garde-champêtre venait allumer tous les matins.
Jonathan : Puis vos parents ont déménagé. Où avez-vous poursuivi votre scolarité ?
Catherine : Mon père avait reçu en héritage un cadeau empoisonné : un manoir datant de 1498, ferme fortifiée en granit comme on en voit beaucoup dans le Cotentin, en très mauvais état. Mes parents se sont lancés dans l’agriculture bio avant que ce ne soit la mode. J’ai vraiment grandi « au cul des vaches », une enfance libre, en pleine nature, entourée d’animaux.
le manoir familial
Catherine (suite) : Nous étions à 20 km de Cherbourg, ce qui, à l’époque, justifiait que je sois pensionnaire. De dix ans à dix-sept, j’ai donc fait mes études secondaires au lycée public de jeunes filles de Cherbourg. Nos journées étaient ponctuées par la corne de brume qui résonnait au loin. Ce n’est pas sans raison que Cherbourg est connu pour ses parapluies, qui ont fait le thème d’un film avec Catherine Deneuve. Le tournage avait chamboulé la ville pendant des semaines, vous imaginez ! Cherbourg avait son charme avec les transatlantiques qui y faisaient escale entre Southampton et New York—Queen Mary, Queen Elizabeth. Même le Titanic y a fait escale en 1912. Une atmosphère maritime internationale. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas cette région nommée la pointe de la Hague, où Jacques Prévert avait une maison, je recommande deux livres formidables : « Les Déferlantes » de Claudie Gallay (traduit en anglais par Alyson Anderson) et « Avec Vue sur la mer » de Didier Decoin.
Jonathan : À quel moment avez-vous développé votre goût des langues ?
Catherine : Dès la 6e, avec l’anglais et le latin que j’ai étudiés pendant 7 ans. J’étais en section Philo-Latin-Grec-Anglais.
Jonathan : Après le lycée, avez-vous continué à étudier les langues ?
Catherine : Oui, je me suis mise au russe et au grec moderne aux Langues O’, une école qui prépare aux carrières diplomatiques. Cela s’appelle maintenant L’institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Après le diplôme, j'ai fait une maîtrise de traduction russe-français-anglais à la Sorbonne (Paris IV). Les cours et la bibliothèque étaient au Grand-Palais, des années formidables. On avait des dissidents soviétiques comme profs. Plus tard j’y ai fait un peu d’italien, en cours du soir car je travaillais. Je suis même retournée aux Langues O’ faire du Chinois, le temps de réaliser qu’il me faudrait une autre vie pour cette langue-là. Ma maîtrise de russe était une traduction littéraire (une nouvelle de Zamiatine, publiée en1983) avec, en parallèle, une formation en russe scientifique et technique, car il fallait penser à se nourrir…
Jonathan : Comment avez-vous pu pratiquer le russe sans les outils dont on dispose aujourd’hui comme la radio et la TV via Internet, U-tube, etc. ?
Catherine : Évidemment les cours étaient intensifs, les profs, excellents, et souvent ne parlaient que russe, donc nous avions de bonnes bases. Mais rien ne remplace l’immersion totale dans le pays. De 1975 à 1977, j’ai eu un poste d’assistante de français à Léningrad puis à Moscou. Nous dépendions du Ministère des Affaires Étrangères et étions chargés de donner des cours de français à des adultes en formation continue, des professeurs de français qui venaient de tous les coins de l’Union Soviétique. Nous vivions la vie ordinaire des russes (mais on savait qu'on allait retrouver la France, la liberté, c'était sous Brezhnev !). J’ai particulièrement aimé Leningrad/St Petersbourg. À Moscou, l'ambassade de France m'avait demandé de donner des cours de russe aux épouses des hommes d'affaires en poste en URSS pour leur donner un « kit de survie linguistique ».
Jonathan : J’ai cru comprendre que cela vous a permis d'établir un contact important pour votre carrière.
Catherine : Oui, j’avais parmi mes élèves l’épouse du représentant de la société Thomson-CSF (le General Electric français), qui s’appelle maintenant Thalès. J’ai eu l’occasion de faire quelques permanences dans le bureau Thomson de Moscou pour rendre service et, de là, j’ai obtenu mon premier job de traductrice-interprète « maison » en avril 1977, à Paris. Une bonne école : en prise directe avec la culture d’entreprise, les ingénieurs, les commerciaux, et la direction, « les mains dans le cambouis » avec accès aux produits de l’entreprise. J’avais été mutée au siège en 1978, et devais rester à la disposition du PDG et des Opérations Internationales qui traitaient avec les soviétiques. J'assurais aussi l’interprétariat technique et commercial dans les divisions qui n’avaient pas d’interprète. C'était l'époque des grands contrats comme celui des J. O. de Moscou en 1980 (TV et communications), simulateurs de vol pour les avions Ilyouchine, simulateurs de navires de commerce, sonars pour brise-glace, électronique embarquée pour l’aéronautique, et, mon domaine de prédilection, imagerie médicale et radiothérapie. Bref, un domaine très étendu de connaissances à acquérir très vite (mais on savait toujours où demander les informations).
Le dernier gros (très gros) contrat sur lequel j’ai travaillé concernait un gazoduc de 4 500 km (entre la Sibérie et l’Europe) qui a fait–et fait encore–couler beaucoup d’encre.
Jonathan : Un projet qui a changé votre vie, si j'ai bien compris.
Catherine : On peut dire ça, en effet. Pour cette mission, je suis passée en mode trilingue car Thomson avait retenu une société de Houston pour sous-traiter la partie informatique de gestion du gazoduc. Cette société était le leader reconnu de l’industrie. Mon boss, dans ses petits souliers, m’avait remis l’offre commerciale à étudier pendant le week-end, m'ayant annoncé le vendredi soir pour le lundi matin qu'il comptait sur moi pour « assurer » dans les trois langues, vu que « le vice-président en personne » présenterait le projet à la délégation soviétique. Je ne savais pas à l’époque qu’il y avait beaucoup de vice-présidents dans les entreprises américaines.
Jonathan : Mon petit doigt m’a dit que ce vice-président-là s'appelait Peter Higgins. Je remarque que c’est aussi en partie votre nom. Dois-je y voir une simple coincidence ?
Catherine : Vous avez tout compris… Les choses sont allées très vite. Août 1981, réunion au sommet à Paris. En septembre nous sommes tous partis à Moscou pour signer le contrat gazoduc, une grosse délégation Thomson. En novembre, mon boss a interrompu mes vacances sous prétexte que « Mr. Higgins insiste pour que vous alliez à Houston vérifier la traduction anglaise du contrat ». Hm… En janvier 1982, j'ai donné ma démission à Thomson et suis partie à Houston avec Peter, venu me chercher à Paris ; nous nous sommes mariés le 14 mai 1982, il y a 30 ans ce mois-ci…
Jonathan : Après cette interruption brutale de votre carrière d’interprète parisienne, comment vous êtes-vous adaptée à votre nouvelle vie texane ?
Catherine : La transition a été un peu brutale effectivement, mais Peter m’a tout de suite conseillé de reprendre des études pour m’intégrer plus facilement. J'ai donc fait une maîtrise de science politique qui me garantissait de lire et écrire beaucoup en anglais. Je me suis spécialisée en relations internationales et en Soviet Studies. J’ai mis à profit mon expérience d'interprète sur le gazoduc sibérien pour écrire mon mémoire.
Jonathan : Qu’avez-vous vous fait après cette maîtrise ?
Catherine : En fait je n’avais pas abandonné la traduction et comme je ne me voyais pas faire carrière en science politique, je suis devenue traductrice indépendante, ce que je pouvais envisager avec confiance après mon expérience Thomson qui m’avait très bien formée techniquement. Comme j’ai toujours aimé le domaine médical et l'informatique, je me suis concentrée sur l'imagerie médicale et la radiothérapie (manuels d’utilisation des matériels et des logiciels associés). J’ai servi assidûment cette industrie pendant 33 ans, finalement, puisque mes débuts chez Thomson avaient été à la division médicale qui s’appelait la Compagnie Générale de Radiologie (rachetée ensuite par GE, puis par Varian pour la radiothérapie).
Et puis en 2010, j’ai changé mon fusil d'épaule à cause d’un livre que j’ai décidé de traduire en anglais, une histoire d'espionnage entre l’URSS et la France dont je n’avais jamais entendu parler, alors que j'avais eu le nez dessus sans le savoir pendant 3 ans quand je travaillais pour Thomson-CSF.
Jonathan : Ne nous en dites pas plus pour l’instant car vous avez accepté de nous raconter cette aventure dans un prochain article pour « Le Mot Juste ». Mais, comme mise en bouche pour nos lecteurs, disons qu'il s'agit d'un des deux livres suivants que vous avez traduits :
Catherine : Je ne vous en dis pas plus. Mais cela a été un moment décisif dans mon parcours de traductrice car j’ai réalisé que j'aimais beaucoup traduire en anglais, surtout des ouvrages en français parlant de choses russes. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé ce que David Bellos dit des clichés convenus sur « traduction et langue maternelle » dans l’une des vidéos que vous avez présentées récemment dans ce blog.
Stay tuned… Merci, Jonathan.