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La méchante virgule d’Oxford

Une virgule pourrait coûter à une entreprise américaine des millions de dollars en heures supplémentaires

Texte original de Daniel Victor, New York Times; synthétisé, et traduit par Joëlle Vuille

J. VuilleJoëlle, contributrice fidèle au blog, a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie. Après avoir profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society), Joëlle est actuellement privat-docent à la Faculté de droit de l'Université de Neuchâtel.

Une action collective en justice introduite devant un tribunal américain par des chauffeurs de camion et portant sur le paiement d'heures supplémentaires repose entièrement sur une ponctuation qui divise depuis toujours les familles et cercles d'amis anglophones, les uns la considérant comme absolument incontournable, tandis que d'autres la trouvent totalement inutile: le « Oxford comma », ou virgule d'Oxford (connue aussi comme "serial comma").

La décision de 29 pages , rendue le 13 mars dernier par la United States Court of Appeals for the First Circuit, est un exercice de haut-vol grammatical qui pourrait coûter 10 millions de dollars à une entreprise de produits laitiers de Portland, dans l'état du Maine.

OakhurstEn 2014, trois chauffeurs routiers ont introduit une action en justice contre leur employeur, Oakhurst Dairy, réclamant le paiement de l'équivalent de quatre ans d'heures supplémentaires. La législation de l'état du Maine impose en effet que les employés soient payés 1.5 fois le tarif normal pour chaque heure travaillée au-delà de 40 heures par semaine, tout en prévoyant quelques exceptions à cette règle.

Avant de continuer, il est nécessaire de faire une petite digression dans le monde de la ponctuation : en anglais, dans une liste de trois éléments ou plus – par exemple « des haricots, des pommes de terre et du riz » – certaines personnes mettent une virgule après « pommes de terre » (« beans, potatoes, and rice »), tandis que d'autres n'en mettent pas. Nombreux sont les anglophones qui ont un avis très, très tranché sur la question.

La plupart du temps, le débat autour de la virgule d'Oxford n'a pas grande importance. Dans le cas des chauffeurs de camion mentionnés précédemment, la virgule s'est révélée cruciale. La disposition légale pertinente, qui exclut le paiement d'heures supplémentaires pour un certain nombre de tâche, est la suivante :

The canning, processing, preserving, freezing, drying, marketing, storing, packing for shipment or distribution of:

(1) Agricultural produce;

(2) Meat and fish products; and

(3) Perishable foods.[1]

La loi entend-elle exclure le paiement d'heures supplémentaires pour la distribution des trois catégories de produits indiquées, ou pour l'emballage en vue de l'envoi ou de la distribution de ces produits ?

Savoir si les chauffeurs d'Oakhurst Dairy avaient été privés du paiement de milliers de dollars en heures supplémentaires dépend entièrement de la façon de lire cette phrase.

En effet, s'il y avait une virgule après « shipment », il serait clair que la loi exclut le paiement d'heures supplémentaires pour la distribution de produits périssables. Mais la cour d'appel, dans son jugement du 13 mars dernier, a jugé que l'absence de virgule créait suffisamment d'incertitude pour que cela bénéficie aux chauffeurs.

Autrement dit, les partisans de la virgule d'Oxford ont gagné la bataille.

La disposition légale à l'origine de l'action en justice avait pourtant été rédigée conformément au manuel de rédaction législative du Maine, qui ordonne aux législateurs de ne pas utiliser la virgule d'Oxford. N'écrivez pas "trailers, semitrailers, and pole trailers," instruit le manuel — mais plutôt, "trailers, semitrailers and pole trailers."

Le manuel précise que la virgule est la ponctuation la plus mal utilisée et la plus mal comprise du langage juridique, et peut-être même de la langue anglaise. Il recommande de faire usage de la virgule avec retenue.

L'histoire juridique est riche de cas dans lesquels une virgule a fait toute la différence pour l'issue d'un procès [2]. On pensera notamment à un litige d'un million de dollars entre deux entreprises canadiennes en 2006 [3] ou encore à l'introduction coûteuse d'une virgule dans une loi de 1872 établissant des taxes d'importation pour certains produits. L'intention du législateur avait été d'exonérer de taxes l'importation de "fruit plants", mais une virgule oubliée eu pour conséquence d'exonérer de taxe les "fruit, plants", ce qui résultat dans un manque à gagner considérable pour l'État. Voir The Most Expensive Typo in Legislative History

Comma washington

Dans l'interprétation du 2ème amendement à la Constitution américaine (qui garantit le droit à posséder une arme), la virgule a fait l'objet de vues divergentes de la part des tribunaux ; voir par exemple une décision d'une cour fédérale de district qui a invalidé une loi sur les armes adoptées à Washington en 2007 [4] (décision qui fut à son tour invalidée par la Cour suprême des États-Unis dans son arrêt District of Columbia v. Heller). [5]

Les reporters, éditeurs et producteurs du New York Times évitent en général la virgule d'Oxford, mais des exceptions sont parfois faites, comme le relève Phil Corbett, charge de questions de langage dans la salle de presse, lorsqu'il s'agit d'éviter des ambiguïtés:

"We do use the additional comma in cases where a sentence would be awkward or confusing without it: Choices for breakfast included oatmeal, muffins, and bacon and eggs." [6]

L'Associated Press, qui fait autorité dans le milieu des médias américains est généralement opposé à l'usage de la virgule d'Oxford.

Mais cette virgule est commune dans les livres et les publications académiques. Le Chicago Manual of Style l'utilise, tout comme Oxford University Press.

Un sondage mené en 2014 auprès de 1129 Américains a révélé que 57% des répondants étaient favorables à la virgule d'Oxford, tandis que 43% s'opposaient à son utilisation. [7]

 

Difficile, donc, de trouver un consensus sur cette épineuse question…

Comma grandpa————————-

[1] La mise en conserve, la transformation, la préservation, la congélation, le séchage, la commercialisation, l’entreposage, l’emballage pour l’envoi et la distribution de :

  • produits agricoles
  • viandes et poissons ; et

de produits périssables.

[2] A Huge Fuss Over a Little Comma
The Wall Street Journal 8 October 2013

[3] The Comma That Cost 1 Million Dollars (Canadian)
New York Times, 25 October 2006

[4] Clause and Effect
The New York Times, 16 December 2007

[5] Justices Endorse Personal Right to Own a Gun
New York Times, 27 June 2008

[6] FAQs on Style
New York Times, 23 June 2015

[7] Elitist, Superfluous, or Popular? We Polled Americans on the Oxford Comma
FiveThirtyEight, 17 June 2014

Lectures supplémentaires :
French Language beta
Does the Oxford comma exist in French? / Virgule et énumération

U.K. Health Ministry Wants No Oxford Commas. Period.
New York Times, September 15, 2022

 

" I'm sorry but refusing to use an Oxford comma isn't really grounds for divorce"
New Yorker

The Word Detective, A Life in Words, de John Simpson

  Analyse de livre

par Joëlle Vuille, qui a bien voulu rédiger l'analyse suivante à notre intention.   Joëlle, contributrice fidèle au blog, a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie. Après avoir profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society), Joëlle est actuellement privat-docent à la Faculté de droit de l'Université de Neuchâtel.


John Simpson (lexicographer)Beaucoup de livres ont été écrits sur le Oxford English Dictionary (ci-après : OED). La particularité de The Word Detective est de faire entrer le lecteur dans le quotidien de ceux qui créent et développent le célèbre dictionnaire. John Simpson a travaillé dans l'équipe du OED pendant 37 ans, entre 1976 et 2013, et y a été éditeur en chef pendant les 20 dernières années de sa carrière. (Nous ne reviendrons pas sur le OED en tant que tel, le lecteur intéressé pouvant se référer à une entrée antérieure de ce blog – La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre.)

 

Si le fil rouge du récit est la vie et la carrière de Simpson, l'auteur entremêle sa narration avec le développement du OED lui-même, ce qui est logique puisqu'il a joué un rôle important dans ce contexte. Il nous fait rencontrer les différents personnages qui ont imprégné l'histoire du OED, en les mettant en scène dans les locaux du célèbre dictionnaire et en nous faisant vivre leur quotidien. L'histoire est fascinante, et elle nous permet d'apprécier le travail immense concédé par des passionnés qui pendant longtemps n'ont travaillé qu'avec des cartes en papier, un stylo, et une bibliothèque de livres de références en papier (ce qui paraît surhumain aux personnes qui, comme moi, ont presque toujours travaillé avec des bases de données en ligne dans lesquelles une recherche par mots-clés prend une fraction de seconde).

Le récit nous permet d'apprécier la contribution particulière de Simpson au développement du OED ces dernières décennies. Tout au long de sa carrière, Simpson a en effet œuvré à rendre le OED accessible à un large public, à le dépoussiérer, à en faire une œuvre dynamique et moderne, notamment en donnant une voix à ceux qui parlent l'anglais au quotidien. Par exemple, lorsqu'il devint responsable du groupe « New Words » (soit un petit nombre d'éditeurs responsables de la réception des mots apparaissant nouvellement dans la langue anglaise et chargés de rédiger de nouvelles définitions pour ceux-ci), il décida que, pour chaque livre « sérieux » utilisé comme référence en vue de trouver de nouvelles définitions et de nouveaux usages d'un mot, l'éditeur en charge devrait également se rendre dans le kiosque au coin de sa rue et acheter des magazines portant sur le même sujet, afin de capter les usages quotidiens du mot en question. (C'est ainsi, par exemple, que la lecture de magazines sur les motos permit de faire entrer le mot « dirt bike » dans le OED.) Dans la perspective de Simpson, en effet, la langue n'est pas une affaire d'élites, et les sources du OED doivent être aussi diverses que possibles afin de refléter la variété des usages d'un mot. Dans le même esprit, Simpson remarqua un jour que son supermarché proposait à la vente toutes sortes de produits provenant des quatre coins du monde, comme carpaccio, halloumi, ou teppan-yaki, et décida qu'il devait aussi inclure ces mots dans son dictionnaire si le citoyen britannique lambda les intégrait dans son utilisation quotidienne de la langue anglaise. C'est ainsi qu'il entreprit de contacter les grandes chaînes de supermarché afin de leur demander de lui fournir la liste de tous les produits mis en vente (une requête à laquelle on répondit d'abord avec scepticisme, apparemment).

En plus d'intégrer des mots nouveaux et de rendre compte de la variété des usages de la langue dans la vie quotidienne, Simpson décida également de rendre les définitions nouvellement ajoutées au dictionnaire moins académiques, et de les illustrer à l'aide d'exemples qui permettraient à l'usager de se faire une meilleure idée du contexte dans lequel un certain mot était employé. Par exemple, « Intro » avait été défini dans la première version du OED comme « colloq. abbrev. of INTRODUCTION n. » ; circonscris et précis, mais pas très vivant. Lorsque « outro » fut introduit, bien des décennies plus tard, on le définit en revanche comme  « a concluding section, esp. one which closes a broadcast programme or musical work ». Mais au delà du contenu du dictionnaire, Simpson voulut également adapter le OED aux modes de communication modernes, en le digitalisant tout d'abord (en 1989), puis en le mettant en ligne (en 2000), et finalement en permettant aux lecteurs d'y contribuer directement. A cet égard, la description du passage du OED de son format papier à un format informatique au début des années 1980 est édifiante, tant à cause de l'aspect technique de la chose (une entreprise gigantesque), qu'à cause des discussions que cela suscita au sein de Oxford University Press (qui n'avait jamais rien entrepris de tel auparavant).

Cet ouvrage est également passionnant en ce qu'il montre comment le langage reflète les sociétés qui le parlent. Le OED n'a pas seulement pour but de définir les termes dans leur acception actuelle mais également de montrer quand et comment certains mots sont apparus, au fil des évolutions technologiques (« booted up » en 1980), du développement de nouvelles sensibilités éthiques (« animal rights », en 1875), et de changements de contextes historiques (« disinformation », pendant la Guerre froide). Le dictionnaire documente également comment les mots évoluent ; on pensera par exemple à « racism » ou « sexism », qui ne sont plus utilisés dans les mêmes contextes qu'il y a un siècle, parce que ce qui est considéré comme étant du racisme ou du sexisme par la société a également changé.

Mais si sa passion pour son travail est évidente à chaque page, Simpson note également qu'il y a un prix à payer lorsque l'on passe sa vie à disséquer les mots : sa déformation professionnelle l'empêche dorénavant de lire un texte littéraire et d'y voir plus qu'un simple assemblage de mots. Il donne l'exemple du début du dernier chapitre du roman Jane Eyre intitulé « Conclusion » : « Reader, I married him. A quiet wedding we had ; he and I, the parson and the clerk, were alone present. » En lisant ces mots, le lexicographe ne peut pas s'empêcher de se dire que Charlotte Brontë n'a pas inventé le mot « conclusion », que l'anglais l'avait emprunté au français dès le moyen-âge. Il se demande ensuite si le OED serait intéressé à répertorier cet usage précis de ce mot, c'est-à-dire le mot conclusion comme conclusion d'un récit, et de quand date cet usage. Pour être sûr, il s'empare du OED le plus proche et y lit que Chaucer utilisait déjà ce terme dans ce sens-là. Pas besoin de prendre note, donc. Ensuite, « reader ». Le lexicographe sait déjà que « reader » est utilisé en anglais depuis la période anglo-saxonne, mais il ignore quand les romanciers ont commencé à interpeler directement leurs lecteurs de la sorte. Cela date-il de la période victorienne ? Charlotte Brontë était-elle la première ? Le OED informe alors le lecteur que, en 1785 déjà, William Cowper avait interpelé son « gentle reader ». Ouf, pas besoin de prendre note. Et que penser de « quiet » ? Un mariage peut-il être « quiet » ? Eh oui, comme le confirme l'OED, « quiet » dans le sens de « moderate, modest, restrained » était un usage déjà connu avant Jane Eyre. Il n'est donc pas nécessaire d'informer le OED de cet usage précis du mot « quiet », et le lecteur n'a pas besoin d'en prendre note. Et ainsi de suite pour chaque mot de la page. Vous avez dit fatigant ?

Du point de vue de la structure du livre, le récit de Simpson est entrecoupé de digressions apparaissant dans une police différente du reste du texte, portant sur un mot précédemment utilisé dans le texte (par exemple : juggernaut, epicentre, debouched, ou encore 101). Le point de vue de l'auteur est que chaque mot a une histoire intéressante, si on prend le temps de creuser son passé, et il faut bien admettre que, grâce aux nombreux exemples qu'il propose, il parvient à nous en convaincre! Par exemple, son histoire du mot aerobics, qui nous fait passer de Louis Pasteur en 1863 aux reporters anglophones de la revue Lancet jusqu'aux sportifs américains de la fin des années 1960, est très intéressante. Idem du mot « mole », dont les premières définitions du dictionnaire décrivaient « the poor vision », « the strong forearms », and « the velvety fur that can be brushed in any direction » (!), avant d'intégrer les usages métaphoriques du terme (toute personne travaillant en sous-sol, comme les mineurs) et finalement la taupe du monde de l'espionnage, apparue au 20ème siècle, notamment dans les romans de John Le Carré. A chaque fois, Simpson nous offre une petite histoire de la vie du mot, qui apparaît presque comme un personnage en tant que tel, dont on lirait la naissance, la jeunesse, la vie, dont on nous décrirait les membres de la famille, les relations que les uns et les autres entretiennent, les voyages qu'ils ont entrepris au fil de leur existence et les influences qu'ils ont eues et subies. Ces passages sont particulièrement amusants pour les lecteurs francophones vu les liens étroits que le français et l'anglais entretiennent depuis presque un millénaire.

En mêlant le récit de sa vie privée avec celui de sa carrière, et en décrivant les différentes personnes qui l'ont accompagné au fil de son parcours, Simpson parvient à tisser un récit plein de chaleur, d'humour et de tendresse. Il transmet la passion des mots et l'excitation ressentie quotidiennement par ces « détectives des mots » lorsqu'ils découvrent de nouveaux usages ou redécouvrent des mots ou des usages depuis longtemps oubliés. On sent chez lui une curiosité intellectuelle sans limite, et une sensibilité certaine au terreau social dans lequel le langage prend naissance. C'est une lecture légère et amusante que je vous recommande vivement, gentle reader!

The Word Detective, A Life in Words, de John Simpson, London : Little Brown, 2016, 342 p.

 OED

Lecture supplémentaire :

Les mots ont un sexe

 

 

 

 

“Naming Jack the Ripper”,
de Russell Edwards,

 London: Sidgwick & Jackson, 2014.

 

Ripper book cover
 Analyse de livre par Joëlle Vuille   

 

Joelle VuilleNous sommes heureux de retrouver notre collaboratrice, Joëlle Vuille, Ph.D. une juriste-criminologue qui habite à Genève. Après avoir terminé ses études à l'Université de Lausanne, Joëlle a profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society). Joëlle est maitre-assistante à l'Université de Neuchâtel et chargée de cours à la  faculté de droit, des sciences criminelles et d'administration publique de  l'Université de Lausanne. Nous la remercions vivement pour l'analyse qui suit.
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Lever le voile sur l'identité de Jack l'Éventreur, voilà une entreprise à  laquelle plus d'un détective en herbe s'est essayé ! Le dernier en date se nomme Russell Edwards, il prétend avoir réussi là où tant d'autres ont échoué, et il vient de publier un livre retraçant sa découverte.

  Ripper 1

Après avoir récapitulé les faits sanglants qui ont donné naissance à la légende, soit les cinq meurtres commis dans le quartier londonien de Whitechapel par de froides nuits d'automne 1888, Edwards nous rappelle les indices découverts, les lettres anonymes reçues par les forces de l'ordre et les journaux, bref, tout ce qui fait le mythe de Jack l'Éventreur. Il nous présente les policiers qui ont enquêté à l'époque sur l'affaire, ainsi que les suspects qui, au fil des ans, ont été envisagés. L'auteur nous conte ensuite son parcours personnel, exposant comment son intérêt pour l'affaire est né, et comment il a réussi à mettre la main sur la pièce à conviction qui lui a permis de percer le mystère : un foulard trouvé près du corps de la quatrième victime de l'Éventreur, Catherine Eddowes. Le tissu avait été ramassé par un policier londonien intervenu sur la scène de crime, afin de l'offrir, tout ensanglanté, à son épouse. (Celle-ci avait refusé le délicat présent, mais le foulard était tout de même demeuré dans la famille).

 

L'idée de Edwards était simple : faire analyser les traces de sang et de sperme trouvées sur le foulard, puis trouver de l'ADN de la victime et du suspect, et finalement comparer ces profils ADN pour essayer d'établir un lien entre les unes et les autres.

 

Ripper aaron_kosminski_artist_renditionVenons-en au scoop : le plus célèbre tueur en série de tous les temps serait un immigré polonais de 23 ans dénommé Aaron Kosminski. Kosminksi figure depuis longtemps au sommet de la liste des suspects, mais on ne sait pas grand' chose de lui. Edwards nous conte le peu que l'on sait de son enfance en Pologne, de sa famille et de leur arrivée en Angleterre au début des années 1880, alors qu'Aaron était âgé d'environ 15 ans. Quelques années plus tard, il semblerait que Kosminski ait vécu tout près des scènes de crime (ce qu'Edwards interprète comme un indice de plus de sa culpabilité). Durant ses années-là, Kosminski n'a jamais fait parler de lui, sauf lorsque, en décembre 1889, il a été condamné pour avoir eu en sa possession un chien non muselé (une loi avait alors rendu obligatoires les muselières pour tenter de lutter contre une épidémie de rage). On sait ensuite que Kosminksi a vécu de longues années dans des hospices pour les pauvres et les personnes souffrant de troubles mentaux, probablement atteint de schizophrénie, avant de mourir à l'âge de 53 ans, en 1919.

 

Depuis la publication du livre d'Edwards, certains scientifiques ont exprimé leur scepticisme vis-à-vis de la validité des résultats scientifiques sur lesquels l'auteur a basé sa thèse : une erreur aurait été commise lors de l'évaluation de la force probante des résultats.[1] (L'un de ces sceptiques est Ripper Alec JeffreysSir Alec Jeffreys en personne, l'inventeur de l'analyse ADN utilisée à des fins judiciaires). En effet, puisque la victime et le suspect ne sont plus vivants et qu'il a été impossible d'obtenir un échantillon d'ADN de leurs dépouilles respectives, le travail de Edwards a consisté à localiser des descendants de ces deux personnes et à les convaincre d'avoir leur ADN analysé. Notre ADN se transmettant de façon prévisible entre parents et enfants, chacun d'entre nous partage un certain nombre de caractéristiques génétiques avec ses ancêtres, même à plusieurs générations d'écart. Il est ainsi possible de reconstruire des lignées familiales.

 

Afin d'estimer la proximité du lien de parenté entre deux individus donnés, il est toutefois fondamental de pouvoir évaluer la rareté des caractéristiques génétiques qu'ils partagent par rapport au reste de la population. (De la même façon que, si vous rencontrez pour la première fois une personne qui porte le même nom de famille que votre coiffeur, vous estimerez plus probable que cette personne soit de la famille de votre coiffeur si ces deux individus s'appellent Rolthmeir – l'un des patronymes les moins courants de France – que s'ils s'appellent Dupont). Or, il semblerait que c'est lors de cette étape cruciale que le généticien engagé par Edwards se soit trompé : il aurait déclaré certains profils beaucoup plus rares que ce qu'ils sont en réalité, et aurait ainsi attribué le sang trouvé sur le foulard à la victime alors que le lien entre ces deux éléments serait plus que ténu.

 

L'auteur n'a pas encore pris position dans le débat qui vient d'éclater autour de ses révélations et le lecteur terminera certainement cet ouvrage en ayant encore des doutes quant à l'identité de Jack l'Éventreur. Peu importe, car il aura tout de même était diverti. En effet, même celui qui ne se passionne pas fondamentalement pour la question de l'identité de Jack l'Éventreur pourra trouver intéressant de voir comment Edwards a procédé dans ses recherches, et comment il a surmonté tous les obstacles qui se sont dressés sur son chemin. Le lecteur est invité à plonger dans la Londres du XIXème siècle, y découvre la misère de ces quartiers les plus pauvres, y rencontre ses habitants les plus démunis, et voit les aspects les moins reluisants de la société d'alors. Un voyage beaucoup plus prenant et touchant que toutes les enquêtes policières.

 [1]  Jack the Ripper: Scientist who claims to have identified notorious killer has 'made serious DNA error'
The Independent, October 19, 2014

De plus amples lectures sur Jack l'Eventreur :

  • Patricia Cornwell, The Portrait of a Killer : Jack the Ripper, Case closed, Mass Market Paperback, 2002.
  • Lyndsay Faye, Dust and Shadow: An Account of the Ripper Killings by Dr. John H. Watson, Simon & Schuster 2009.
  • Martin Fido, The Crimes, Detection and Death of Jack the Ripper, Weidenfeld and Nicolson, 1987.
  • Trevor Marriott, Jack the Ripper: The 21st Century Investigation, John Blake Publi. 2005.
  • Terence Sharkey, Jack the Ripper, 100 Years of Investigation, Ward Lock, 1987
  • Williams, Tony; Price, Humphrey, Uncle Jack, Orion, 2005.
  • Paul Begg, Jack the Ripper: The Facts, Anova Books, 2006.
  • Stewart Evan & Donald Rumbelow, Jack the Ripper: Scotland Yard Investigates. Stroud, Sutton Publishing, 2006.
  • Donald Rumbelow, The Complete Jack the Ripper, Fully Revised and Updated, Penguin Books, 2004.

Quand la lexicologie et l’humour se conjuguent

"Mother Tongue –
The Story of the English Language"
 

Bill Bryson 
[1]
Penguin Books, 1990

B

Bill Bryson

analyse de livre

par Joëlle Vuille, lic. iur., LLM

Nous sommes heureux de retrouver notre collaboratrice, Joëlle Vuilleune juriste-criminologue qui Joelle Vuille habite à Genève. Après avoir terminé ses études à l'Université de Lausanne, Joëlle a profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society). Joëlle est maitre-assistante à l'Université de Neuchâtel et chargée de cours à la  faculté de droit, des sciences criminelles et d'administration publique de  l'Université de Lausanne. Nous la remercions vivement pour l'analyse qui suit.

 

Si vous aimez la langue anglaise, vous allez adorer « Mother tongue », un hymne à la subtilité, à la finesse, aux fantaisies et, disons-le aussi, au manque de logique de la langue de Shakespeare.

Après un premier chapitre dans lequel est résumé ce que l'on sait de l'apparition du langage dans l'histoire de l'humanité, des relations entre les différentes langues et de l'apprentissage du langage chez l'enfant (passionnant !), l'auteur nous fait pénétrer dans le vif du sujet en nous contant les diverses conquêtes, invasions et visites que les îles britanniques ont connues au fil des siècles et les héritages linguistiques que les envahisseurs ont laissé aux autochtones. Des fragments d'écriture les plus anciens retrouvés dans le Suffolk à l'apparition du Old English, le lecteur découvre une foule de personnages colorés, comme le Bryson bedepremier poète « anglais », Caedmon, ou le premier historien, Bede. Avant d'en arriver finalement au Barde, dont on rappelle l'immense contribution à la langue qui porte aujourd'hui son nom, puisqu'il a été l'inventeur de plusieurs milliers de mots et d'expressions encore utilisées aujourd'hui, comme « one fell swoop », « to vanish into thin air », « to play fast and loose » ou encore « foul play ».

Après cette introduction qui ravira les férus d'histoire, le lecteur découvre les particularismes de la langue anglaise, en comparaison avec d'autres idiomes, qu'ils soient géographiquement proches ou éloignés. Il y apprendra notamment que la difficulté de la langue anglaise ne provient pas des genres ou des cas utilisés (une remarquable uniformité ayant été atteinte dans ce domaine), mais du nombre incroyable de synonymes et de polysémies qui existent pour chaque mot. Par exemples, les mots « fine », « round » et « set » remplissent des dizaines de pages de dictionnaires, avec des significations variées et des différences parfois subtiles, comme le sait quiconque a dû un jour réviser pour son Bryson TOEFL« Proficiency » ou son « TOEFL ». Une autre difficulté réside dans le fait que certains mots signifient une chose et son exact contraire, [2] comme « sanction », qui peut signifier, à la fois, la permission de faire quelque chose et la mesure prise après la violation d'un interdit. La prononciation peut également représenter un défi pour l'anglophile débutant. Le fameux « th» donne du fil à retordre à de nombreux étudiants, mais ce n'est rien en comparaison au casse-tête que représentent certains groupes de lettres dont la prononciation change du tout au tout selon le contexte dans lequel ils apparaissent. Prenez « heard/beard », « road/broad », « five/give », « low/how », par exemple. La palme de l'incohérence revenant bien sûr au groupe de lettres « ough », qui peut se prononcer de huit manières distinctes : « through, though, thought, tough, plough, thorough, hiccough » et « lough » (un lac irlandais). [3]

Un chapitre est consacré à l'origine des mots. Alors que certaines constructions sont logiques en regard de l'évolution du langage, d'autres
Old_dictionaries_590sont surprenantes, voire carrément insensées. Le Oxford English Dictionary contiendrait ainsi près de 350 mots dont l'apparition était initialement due à une erreur typographique. Alors que de nombreux mots ont été adoptés par l'anglais à partir d'autres langues (on pensera notamment à « shampoo » d'Inde, à « ketchup » de Chine, ou à « potato » de Haïti), d'autres sont apparus parce qu'on les a mal compris, comme « sweetheart », originellement « sweetard », ou « button hole », à la base « buttonhold ». Il est intéressant de noter que certains mots ont considérablement évolué au fil du temps, comme « nice », apparu pour la première fois par écrit en 1290. A cette époque, le mot signifiait « stupid, foolish » ; quelques décennies plus tard, Chaucer l'utilisait pour signifier « lascivious, wanton », avant que sa signification n'évolue vers « elegant » ou encore « modest ». En 1769, enfin, « nice » était devenu Bryson Dickenssynonyme de « agreeable, pleasant ». Ces changements dans le sens donné aux mots provoquant parfois quelques ricanements de la part du lecteur moderne, comme lorsque Charles Dickens écrit que l'un de ses personnages « leans back in his chair, and breathlessly ejaculates (Good heaven !) » (émettant donc un cri et non un fluide corporel…). [4]

Le livre regorge de petites informations amusantes sur l'origine des mots. Saviez-vous, par exemple, que Tuesday, Wednesday, Thursday, et Friday tirent leur nom des dieux païens Tiw, Woden, Thor et Frig ? que l'expression « mayday » (signal de détresse) provient du français « (venez) m'aider » ? Ce livre répond d'une façon ludique à toutes ces questions curieuses que se pose parfois l'anglophile amateur, comme: pourquoi le pluriel de « child » est-il « children » et non « childs » ? pourquoi surnomme-t-on les femmes prénommées Ellen « Nel » et les Edward « Ned », alors qu'ils n'ont pas de lettre n dans leur composition ? pourquoi certains substantifs d'origine anglo-saxonne ont-ils des adjectifs d'origine latine, comme « finger/digital », « book/literary », « sun/solar » ? et pourquoi certains mots n'existent-ils pas, comme les formes positives de « backlog » (forelog ?), « disheveled » (sheveled ?), « ruthless » (ruthful ?) ou encore « inept » (ept ?).

L'auteur explore également le monde fascinant des prononciations (et de leur fréquente déformation), de l'alphabet (saviez-vous que nos lettres étaient à l'origine des pictogrammes ? C'est au Proche-Orient qu'est née l'idée d'attribuer des lettres à des sons plutôt qu'à des concepts), et enfin de la grammaire (d'où vient la règle selon laquelle on ne doit jamais terminer une phrase en anglais avec une préposition [5] ? pourquoi doit-on dire « each other » lorsque l'on parle de deux éléments mais « one another » lorsqu'il y en a plus de deux ? pourquoi « court martial » et « attorney general » reprennent-ils un ordre de mots typiquement français alors que l'anglais inverse en général l'adjectif et le substantif ?). L'ouvrage contient également un chapitre sur les dialectes, explorés d'un point de vue géographique mais également dans une perspective de classe, d'ethnie et de profession. S'ensuivent une histoire des premiers dictionnaires de la langue anglaise (le lecteur intéressé est invité à consulter une entrée antérieure de ce blog, consacrée à la naissance du Oxford English Dictionary), une réflexion sur les différences entre les langues anglaises et américaines, ainsi qu'un tour d'horizon de l'anglais comme idiome universel, parlé par toute la planète avec plus ou moins de talent et d'enthousiasme par les uns et les autres. (Les Français se faisant particulièrement remarquer dans ce domaine, eux qui se battent depuis des décennies contre les « jets », « chewing gums » et autres « sandwichs ».)

Trois chapitres très amusants sont consacrés aux noms de famille et noms de lieux (ainsi qu'aux noms des pubs, véritable institutions britanniques dont l'appellation laisse parfois le touriste penseur — The Crab and Gumboil, pour n'en citer qu'un), aux insultes (et à l'histoire des insultes, fascinante !), et aux jeux de mots, calembours, anagrammes, mots croisés, cryptogrammes, rébus, etc. On y apprend par exemple que les Romains étaient déjà friands de palindromes (soit une phrase qui se lit de la même façon d'avant en arrière et d'arrière en avant, comme « Madam, I'm Adam » ou « Sex at noon taxes »). L'ouvrage se termine par une réflexion sur l'avenir de la langue anglaise, l'auteur concluant que l'évolution continue et que ce n'est pas la disparition de l'anglais qu'il faut craindre (au profit des langues parlées par les migrants s'installant dans les pays anglophones) mais plutôt son homogénéisation et la perte des particularismes locaux qui rendent cette langue si savoureuse.

En résumé, si vous cherchez une lecture amusante pour vous divertir durant vos vacances d'été, « Mother Tongue » est fait pour vous. Les anglophones de naissance verront leur attention attirée sur des subtilités de leur langue maternelle dont ils n'avaient même pas conscience, et les anglophiles par étude y trouveront les réponses à toutes ces questions qui les taraudent depuis qu'ils ont, pour la première fois, fièrement déclaré : « My tailor is rich !»

 

[1] Le titre de ce livre dans son edition américaine – « The Mother Tongue – English and How it Got That Way ».

[2] appelés auto-antonyms, autantonyms ou contronyms en anglais – voir :

"14 Words That Are Their Own Opposites", Mental Floss,

[3] GHOTI – On Language, The New York Times, 25 January 2010

[4] Charles DICKENS, Bleak House, Chapter 54

[5] Sir Winston Churchill : "That is a rule up with which I will not put".

La linguistique judiciaire. Analyse de livre


Joelle - book cover
An Introduction to Forensic Linguistics :

Language in Evidence [1]
Malcolm Coulthard & Alison Johnson
Routledge, 2007

 

 

 
Préface:

Le dictionnaire TERMIUM Plus © du Bureau de la traduction du Joelle image change gouvernement canadien traduit « forensic linguistics » comme linguistique  judiciaire. Il ajoute les termes linguistique légale et linguistique forensique mais note qu'ils sont « à éviter. » Le dictionnaire  définit linguistique judicaire comme « Branche de la linguistique qui applique dans le domaine de la justice des techniques linguistiques et phonétiques pour l'analyse de preuves devant les tribunaux. » [2]

 

Joelle VuilleNous sommes heureux de retrouver notre collaboratrice, Joëlle Vuilleune juriste-criminologue qui habite à Genève. Après avoir terminé ses études à l'Université de Lausanne, Joëlle a profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society). Joëlle est maitre-assistante à l'Université de Neuchâtel et chargée de cours à la  faculté de droit, des sciences criminelles et d'administration publique de  l'Université de Lausanne. Nous la remercions vivement pour l'analyse qui suit.

 

Analyse de livreJoëlle Vuille

Depuis les empreintes digitales à la fin du XIXème siècle, il ne se passe plus une décennie sans que n'apparaisse une nouvelle technique d'investigation au service de la justice pénale. Le présent ouvrage fera entrer le lecteur dans le monde fascinant de la linguistique forensique.

Ce livre est divisé en deux parties. Dans la première, il est question du langage de la loi et du système judiciaire. Le lecteur s'amusera ainsi du style particulièrement pompeux de certains législateurs et/ou avocats, et s'étonnera des difficultés linguistiques posées par les interrogatoires de police de suspects et de victimes, où le langage prend un sens particulier et où les personnes impliquées ont parfois de la peine à mettre des mots sur ce qui leur est arrivé. Cette première partie se termine par une analyse du Joelle SHIPMANprocès de Harold Shipman, un médecin anglais accusé d'avoir assassiné 15 de ses patients et d'avoir falsifié un testament. Les auteurs décrivent en détail les différents modes d'expression des protagonistes et les contextes procéduraux dans lesquels ceux-ci s'inscrivent (prestation de serment, interrogatoires et contre-interrogatoires par le procureur et les avocats de la défense, réquisitoire, plaidoiries, etc.). Ils montrent comment, par le choix des mots employés, l'accusation et la défense ont cherché à instiller chez les jurés des visions diamétralement opposées des faits. Par exemple, l'accusation parlait toujours des victimes de l'accusé, tandis que la défense, en parlant des mêmes personnes, évoquait systématiquement ses patients ; la défense appelait systématiquement l'accusé Docteur, tandis que cette marque de respect n'apparaissait quasiment jamais dans la bouche du procureur, etc.

Dans la seconde partie du livre, il est question de langage comme moyen de preuve, c'est-à-dire comme démonstration de l'existence ou de l'inexistence d'un fait. C'est là que le livre devient absolument captivant.

Depuis une vingtaine d'années, les tribunaux recourent toujours plus fréquemment aux services de linguistes, pour accomplir diverses tâches. Par exemple : Lorsque McDonald's attaqua en justice Quality Inns qui souhaitait lancer une chaîne d'hôtels baptisés « McSleep », cette dernière engagea un linguiste pour démontrer que le préfixe « Mc » était suffisamment commun en anglais pour ne pas renvoyer automatiquement, dans l'esprit des gens, à McDonalds, et que donc l'usage que l'entreprise souhaitait faire des termes « McSleep » n'enfreignait pas la marque « McDonalds ». Le juge donna raison à McDonald's, qui avait mené de nombreux sondages suggérant que le consommateur moyen associe tout ce qui commence par « Mc » à la célèbre chaîne de fastfood.

  • Une linguiste fut impliquée dans une affaire judiciaire dans laquelle les plaignants argumentaient qu'une lettre qu'ils avaient reçue et qui était censée les informer de leur droit à certaines prestations était si mal écrite que le lecteur moyen ne pouvait pas comprendre qu'il avait effectivement ces droits. L'experte procéda à une analyse syntaxique et conclut que l'écriture contenait effectivement un grand nombre d'éléments propres à induire le lecteur en erreur : multiples négations dans la même phrase, enchâssements complexes, tournures passives des verbes et combinaisons complexes de connecteurs tels que « et », « ou », « si », « à moins que ». Le résultat était effectivement incompréhensible.
  • Un expert anglais fut engagé dans une procédure d'appel suivant une condamnation pénale lorsque l'avocat de la défense souhaita démontrer que la formulation des directives données par le juge aux jurés avait prédisposé ceux-ci à condamner l'accusé.
  • Dans un autre cas, un linguiste fut engagé pour expliquer à la cour que, dans le dialecte des îles du détroit de Torrès, le mot « kill » peut aussi vouloir dire « hit », et que l'accusé n'avait donc pas avoué un meurtre, mais une simple agression lorsqu'il avait dit « I killed him ».Les linguistes peuvent également servir à évaluer l'authenticité de notes prises durant des entretiens de police (et censées être la représentation fidèle de ce qui a été dit par les policiers et le suspect). Dans l'affaire Robert Burton [3], un homme accusé de vol était mis en cause par les notes d'un agent sous couverture qui prétendait avoir retranscrit de mémoire des conversations qu'il avait eues avec l'accusé. Ce dernier fit valoir que les notes étaient si fidèles à la réalité qu'elles ne pouvaient pas avoir été établies de mémoire, mais que la police les avait mis sur écoute, possédait des enregistrements des conversations, mais refusait de rendre celles-ci publiques car elles auraient prouvé que l'agent sous ouverture avait poussé le malfrat à commettre l'infraction alors que celui-ci avait voulu se retirer du coup à plusieurs reprises. Un linguiste analysa les notes et conclut que effectivement, celles-ci devaient découler d'enregistrement car un esprit humain ne pouvait pas avoir eu une mémoire aussi exacte. Les notes comprenaient par exemple beaucoup de mots tels que « okay », « tu vois ce que je veux dire » « d'accord », « merde » que la mémoire ne retient normalement pas car ils sont inutiles pour se souvenir de la substance d'un récit. Les notes comprenaient aussi des reproductions fidèles du bégaiement de l'accusé, un élément très difficile à reproduire fidèlement de mémoire.

 

Mais les linguistes forensiques peuvent également aider la justice en attribuant un texte à son auteur sur la base non pas de l'écriture, mais des mots utilisés, l'idée sous-jacente étant que chacun de nous a ses petites habitudes de langage et que ces habitudes sont reconnaissables par les linguistes. Le cas de Unabomber peut servir à illustrer cette technique : entre 1978 et 1995, des bombes ont été envoyées à plusieurs universités et compagnies aériennes américaines. En 1995, l'auteur, toujours inconnu, envoya à plusieurs médias un manuscrit, qui fut publié. Un homme contacta alors les forces de l'ordre et leur dit que le texte semblait avoir été écrit par son frère car il contenait des expressions typiques de celui-ci. C'est ainsi Joelle Unibomberque Theodore Kaczynski ("the Unabomber") [4] fut arrêté. On trouva chez lui un autre texte, qui contenait des expressions similaires. L'avocat de la défense tenta d'argumenter que ces mots étaient courants, que tout un chacun les utilisaient, et que le fait de trouver les mêmes mots dans le manuscrit envoyé par Unabomber et dans le texte trouvé chez le suspect ne voulait rien dire. Se basant sur une recherche massive de textes sur internet, le FBI démontra alors que cette combinaison de mots et d'expressions dans un même texte était extrêmement rare et donc hautement incriminante pour l'accusé. Le même genre d'analyses de textes a été employé pour essayer d'attribuer des manuscrits non signés à Shakespeare ou encore pour déterminer l'auteur des Evangiles ou de certains Epîtres de Paul. Les analyses se fondent sur la longueur des phrases, sur le rythme de l'écriture, la richesse lexicale, les erreurs commises, dont on pense qu'ils sont spécifiques à un chacun de nous et stables au fil du temps.
 
D'après son quatrième de couverture, cet ouvrage est destiné aux étudiants en linguistique. Nous pensons toutefois qu'un lectorat beaucoup plus large pourra trouver du plaisir à le découvrir. Même si son style est Joelle - Birmingham sixacadémique (contenant par exemple de nombreuses références à des ouvrages scientifiques), sa lecture n'en est pas moins aisée pour qui possède une bonne maîtrise de l'anglais. Notamment, il ne requiert pas de compétences particulières dans le domaine de la linguistique ou du droit. Le texte est agrémenté de nombreux exemples tirés de cas réels célèbres dans le monde anglo-saxon (O.J. Simpson, Rodney King, les Birmingham Six, notamment) qui le rendent très vivant et divertissant. Il offre un tour d'horizon passionnant dans la discipline de la linguistique judiciaire et rend le lecteur attentif à des subtilités dans le langage dont nous avons rarement conscience. En résumé, une excellente lecture pour agrémenter un week-end pluvieux !

Joelle Vuille

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 Notes du blog :

[1] Dans ce contexte, les mots "évidence" (français) et evidence (anglais) sont les faux amis. Le mot evidence est  en général un terme juridique qui veut dire des élements factuels, des preuves.

[2] Il faut distinguer la linguistique judicaire de la jurilinguistique ou linguistique juridique. Le même dictionnaire explique : « Essentiellement, la jurilinguistique a pour objet principal l'étude linguistique du langage du droit sous ses divers aspects et dans ses différentes manifestations, afin de dégager les moyens, de définir les techniques propres à en améliorer la qualité, par exemple aux fins de traduction, rédaction, terminologie, lexicographie, etc., selon le type de besoin considéré.

« Le terme «jurilinguistique» a été forgé au Canada à la fin des années 1970. Il dérive du terme «jurilinguiste», dont la création est attribuée à Alexandre Covacs, alors directeur des Services linguistiques français à la Section de la législation du ministère de la Justice du Canada.

« La synonymie entre les termes «jurilinguistique» et «linguistique juridique» ne fait pas l'unanimité. La linguistique juridique, telle qu'elle est définie par Gérard Cornu, serait plus vaste en ce qu'elle engloberait également le droit du langage. »

 [3] Burton a été jugé par la Court of Appeal anglaise en 2002. Il avait été arrêté en flagrant délit alors qu'il essayait de voler des remorques chargées de whisky avec un groupe d'hommes dont il pensait qu'ils étaient ses complices mais qui étaient en réalité des officiers de police sous couverture. 

[4] Kaczynski était un terroriste americain, mathematicien de formation,   militant écologiste et néo-luddite. 

 

Lecture supplémentaire :

  Joelle bookcover    Forensic Linguistics

John Olsson                              J. Olsson, J. Lichienbroers
Continuum                                   Bloomsbury Academic
1st edition (April 12, 2012)      3rd edition (January 30, 2014)

Votre façon d'écrire, votre empreinte linguistique, vous trahit…

La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre

Joelle VuilleNous souhaitons la bienvenue à notre nouvelle collaboratrice, Joëlle Vuilleune juriste-criminologue qui habite à Genève. Après avoir terminé ses études à l'Université de Lausanne, Joëlle a profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society).  Nous la remercions vivement pour l'analyse qui suit.

The Professor and the Madman,
A Tale of Murder, Insanity, and the Making of the Oxford English Dictionary

Simon Winchister, New York : Harper Perennial, 199.

The Professor and the Madman relate la genèse de l'Oxford English Dictionary (usuellement abrégé OED), ainsi que la vie des hommes qui l'ont imaginé, puis réalisé. Le concept de dictionnaire, s'il paraît évident aujourd'hui, n'a en effet pas toujours existé, et a mis plusieurs siècles à évoluer jusqu'à sa forme actuelle.

Tout semble avoir commencé au XIIIe siècle, avec la publication du premier recueil de mots latins, intitulé Dictionarius. Il fallut ensuite attendre près de trois siècles pour voir publiée une liste de correspondances entre mots latins et anglais, pour la première fois arrangée en ordre alphabétique (plutôt que par sujets). En 1604, un maître d'école dénommé Robert Cawdrey publia un petit livre de 120 pages répertoriant environ 2500 mots anglais difficiles et peu courants (à titre de comparaison, l'OED actuel contient près d'un demi-million d'entrées), le premier dictionnaire de la langue anglaise sensu stricto. À noter que Cawdrey destinait son ouvrage aux « Ladies, gentlewomen or any other unskilful persons, Whereby they may more easilie and better vunderstand [sic] many hard English wordes, which they shall hear or read in the Scriptures (…) » (p. 84). S'ensuivit, au cours du XVIIe siècle, une longue série de dictionnaires, dont la plupart étaient toutefois limités aux mots considérés comme difficiles (tels que archgrammacian, parentate ou encore deruncinate). Les définitions offertes par ces ouvrages étaient souvent très brèves, se limitant à proposer un synonyme, ou alors si compliquées qu'elles en devenaient incompréhensibles…

Avec le temps, la nécessité de se doter d'un dictionnaire comprenant tous les mots de la langue anglaise devint de plus en plus évidente. Cela était d'autant plus souhaitable que l'Angleterre devenait une puissance mondiale et que la langue anglaise s'apprêtait à supplanter l'italien, le français et l'espagnol dans le commerce international et la diplomatie. (Du reste, des initiatives similaires avaient d'ailleurs déjà été lancées pour répertorier d'autres langues, comme celles de l'Accademia della Crusca à Florence ou de l'Académie française à Paris). Des voix s'élevaient qui réclamaient que la langue anglaise soit fixée une bonne fois pour toute : que l'on sache comment les mots s'écrivent, ce qu'ils signifient exactement, et que cela ne change plus puisque la langue était alors considérée comme ayant atteint la perfection (par exemple, certains s'offusquaient de l'usage toujours plus fréquent de la contraction couldn't, un véritable sacrilège…). Le Johnsonchef d'œuvre de Samuel Johnson, A Dictionary of the English Language, paru en 1755, est l'un des premiers dictionnaires universels de la langue anglaise et fut rédigé pour répondre à ce besoin. Nous ne résistons pas à la tentation de reproduire ici la définition que Johnson donne du mot « elephant », un petit bijou de poésie (à défaut d'être une merveille de zoologie): « The largest of all quadrupeds, of whose sagacity, faithfulness, prudence, and even understanding, many surprising relations are given. This animal is not carnivorous, but feeds on hay, herbs, and all sorts of pulse; and it is said to be extremely long lifed. It is naturally very gentle; but when enraged, no creature is more terrible. He is supplied with a trunk, or long hollow cartilage, like a large trumpet, which hangs between his teeth, and serves him for hands: by one blow with his trunk he will kill a camel or a horse, and will raise a prodigious weight with it. His teeth are the ivory so well known in Europe, some of which have been seen as large as a man's thigh, and a fathom in length. Wild elephants are taken with the help of a female ready for the male: she is confined to a narrow place, round which pits are dug; and these being covered with a little earth scattered over hurdles, the male elephants easily fall into the snare. In copulation the female receives the male lying upon her back; and such is his pudicity, that he never covers the female so long as any one appears in sight. » (p. 90). Le dictionnaire de Johnson demeura la référence durant près d'un siècle, acclamé par tous et devenant un succès commercial sans précédent. Il avait toutefois un défaut : il ne représentait qu'une sélection – certes immense, mais une sélection tout de même – de mots (43.500 au total).

En 1857, l'idée fut donc lancée de rédiger un dictionnaire complet, contenant chaque nuance de chaque mot, chaque variation orthographique, chaque prononciation possible et chaque citation littéraire y relative : le projet de l'Oxford English Dictionary était lancé. Il fallut à ses auteurs 70 ans pour le mener à terme. Contrairement à son prédécesseur, l'OED se voulait descriptif et non normatif : décrire la langue comme elle est parlée, et non déterminer quel usage est correct ou incorrect. L'ampleur de la tâche rendait toutefois impossible que ce dictionnaire soit rédigé par un seul homme ou un groupe d'hommes, et d'ailleurs, la nature nouvellement démocratique du dictionnaire requérait une participation plus large à son élaboration : il fut alors décidé de faire appel à des centaines d'amateurs bénévoles qui fourniraient chacun quelques entrées à l'ouvrage. John Murray rejoignit l'aventure dans les années 1870 (après le décès et le découragement, respectivement, des deux éditeurs précédents), et c'est lui qui la mena à son terme.

Murray décida, au début des années 1880, de lancer un appel à contribution afin de recruter des volontaires. L'annonce fut si largement diffusée qu'elle parvint jusqu'à la prison de Crawthorne, où résidait un passionné de lecture, le docteur William Minor. Minor y avait été emprisonné une vingtaine d'années auparavant à la suite d'un meurtre commis dans un accès de démence. Il allait devenir le contributeur le plus prolifique de l'OED, dont il rédigera des milliers d'entrées.

Parallèlement à la naissance de l'ouvrage lui-même, Simon Winchester nous conte les vies des hommes qui l'ont créé. Il nous fait plonger dans les existences souvent tumultueuses des principaux protagonistes de l'aventure : John Murray, William Minor, mais également George Merret, la victime de Minor, sans la mort duquel l'OED n'aurait probablement pas été ce qu'il fut. Tous les ingrédients du roman d'aventure sont présents : pays exotiques, histoires d'amour, mariages arrangés, guerre, actes de bravoure, meurtres, folie et rédemption.

The Professor and the Madman ravira tous les amoureux de la langue anglaise. C'est un récit riche, au style direct et clair, non dénué d'humour. Simon Winchester est de toute évidence passionné par son sujet, et parvient à transmettre son enthousiasme à ses lecteurs. En outre, le texte est parsemé de définitions tirées directement de l'OED, qui piqueront la curiosité du lecteur et/ou le feront sourire.

À l'heure actuelle, l'OED fait toujours autorité ; c'est LE dictionnaire de la langue anglaise par excellence. Certains en déplorent le sexisme, le racisme, l'élitisme, ou encore l'attitude impérialiste, mais son importance pour la langue anglaise ne peut être contestée. Enfin, une chose est certaine : vous ne le consulterez plus jamais de la même manière après avoir lu The Professor and the Madman.

OED

Joëlle Vuille

Note du blog :
Noah Webster (1758-1843) écrivit le premier dictionnaire américain d'orthographe en 1783.

 

Noah webster

                 Noah Webster

 

Le titre initial en était The First Part of the Grammatical Institute of the English Language. Du vivant de Webster, pas moins de 385 éditions furent publiées et le titre de l'ouvrage devint, en 1786, The American Spelling Book et, en 1829, The Elementary Spelling Book. C'est le livre américain qui a eu le plus de succès à son époque ; en 1837, 15 millions d'exemplaires avaient été vendus et ce chiffre a atteint environ 60 millions en 1890, si bien que la majorité des élèves et des étudiants consultèrent ce livre pendant le premier siècle d'existence de la nation américaine. Pour mieux connaître le rôle de Webster dans l'évolution de l'anglais aux États-Unis, vous pouvez vous reporter à l'article de Merriam-Webster consacré à Noah Webster

 

Lecture supplémentaire:

OEDReading the OED: One Man, One Year, 21,730 Pages
Ammon Shea, Perigee, reprint edition 2008

 

 

 

Former OED editor covertly deleted thousands of words
The Guardian, 26.11.2012

Words WorldWORDS of THE WORLD,
A Global History of the Oxford English Dictionary
Sarah Ogilvie

 

 

 

MugglestoneLexicology and the OED:
Pioneers in the Untrodden Forest

Oxford Studies in Lexicography and Lexicology
Edited by Lynda Mugglestone


 

Comment faire s’envoler les ventes des dictionnaires ? En en cessant la publication !