Depuis que ma femme et moi sommes établis à Los Angeles, nous n'avons jamais omis d'assister au festival annuel du film français, appelé COL-COA (City of Lights – City of Angels). [1]
Ce festival a lieu dans le superbe bâtiment de la Los Angeles Directors Guild, situé Sunset Boulevard, au cœur d'Hollywood, non loin du Walk of Fame et à cinq minutes de chez nous. Les films sont projetés dans deux grandes salles, baptisées pour la circonstance Théâtre Renoir et Théâtre Truffaut. La 19e édition du Festival vient de s’achever.
Walk of Fame, à Hollywood, L'immeuble de la Directors Guild,
Sunset Boulevard à Los Angeles
Tous les films sont sous-titrés en anglais et certains d'entre eux ont leur première lors de ce festival. (En 2008, j'ai vu Bienvenue chez les Ch’tis, en première mondiale, avant qu'il devienne un grand succès en France. Les sous-titres anglais rendaient de façon remarquable le dialogue inhabituel de ce film.) Parmi les personnalités qui ont assisté au Festival au fil des années, on peut citer les réalisateurs Claude Lelouche et François Truffaut, et les comédiens Sylvie Testud, Danny Boon et Nathalie Baye.
Je m’empresse d’affirmer que chaque spectateur au festival dispose d’un fauteuil, alors, pourquoi parler d'avec le cul entre deux chaises ? Voici l'explication : Après la projection du film Elle l’adore de la réalisatrice Jeanne Herry [2], qui a également écrit le scénario de ce superbe thriller psychologique, il y a eu une séance de questions. Mme Herry parle très bien l’anglais, mais une interprète était sur place en cas de besoin. Alors que la réalisatrice répondait en anglais à la question qui lui était posée, elle a utilisé l’expression française avec le cul entre deux chaises, et s’est tournée vers l’interprète pour qu’elle traduise l'expression en anglais. Cela a donné : having your butt between two chairs. (Butt est une forme abrégée de buttocks, synonyme de nates, backside, bum, buns, can, fundament, hindquarters, hind end, keister, posterior, prat, rear, rear end, rump, stern, seat, tail, tail end, tooshie, tush, bottom, behind, derriere, fanny, ass (et la version britannique de ce dernier mot : arse.) [3] [4] [5]
« Aussi haut qu'un roi soit assis, il n'est assis que sur son cul »
– Michel de Montaigne
L’interprète avait manifestement une excellente maîtrise de l’anglais et du français. Mais, même si nous avons tous deux mains, nous ne sommes pas tous pour autant pianistes de concert; même si quelqu’un parle très bien deux langues, cela ne veut pas dire qu'il peut fournir la bonne interprétation dans l’urgence, surtout lorsqu’on a affaire à une expression idiomatique. "Having your butt between two chairs » n’est pas une mauvaise traduction et l’auditoire a probablement compris ce qu’elle voulait dire. Néanmoins, l’expression idiomatique anglaise équivalente à cette expression française est to fall between two stools.
Autre difficulté langagière survenue à cette occasion : le mot custody employé en anglais par la réalisatrice. Ce mot est souvent traduit par « garde », par exemple lorsqu’on parle de the custody of children (surtout dans les litiges liés aux affaires de divorce). On parle aussi de confier la garde d'un objet (placing an object in the custody of) à une personne physique ou morale telle qu'une banque. Toutefois, s'agissant d'action pénale, les expressions anglaises to be held in police custody ou to be taken into police custody désignent ce qu'on appelle en France « en garde à vue ». Mme Herry a exprimé un certain agacement lorsque son emploi du mot custody n’a pas été immédiatement compris par le public, mais elle a rapidement réussi à se faire comprendre.
Elle l’adore est le premier long-métrage de Jeanne Herry et sa qualité n’avait rien à envier à celle d’autres films réalisés par des gens deux fois plus âgés. Je prédis que nous allons entendre parler longtemps de cette jeune femme très talentueuse. Entendre la réalisatrice répondre à des questions posées en anglais devant un grand auditoire au Théâtre Truffaut, après avoir apprécié chaque instant de son film, a été pour moi the cherry on the cake [6], ou, comme on dit en français, la cerise sur le gâteau. Et, dans ce cas, une traduction littérale aurait parfaitement fait l'affaire !
————-
[1] dont le directeur est François Truffart, Chevalier des Arts et des Lettres.
[2] fille du chanteur Julien Clerc et de l’actrice Miou-Miou.
[3] Le vocabulaire français est, lui aussi, assez riche. Le Robert énumère : derrière, arrière-train, croupe, fessier, fesse, fondement, potron, postérieur (abrégé en poster) et, dans le registre familier, baba, croupion, derche, lune, panier, pétard, popotin.
[4] D'autres significations de "butt" sont la crosse (d'un fusil) et le mégot (d'une cigarette).
[5] Avant de fermer cette parenthèse à propos du mot cul, mentionnons que l'expression cul-de-sac est fréquemment employée dans la signalisation routière des pays de langue anglaise pour désigner ce qu'en France, on appelle plus volontiers
une impasse. Comme quoi, nul n'est prophète en son pays ! En vieux français, le mot cul était moins trivial qu'aujourd'hui et désignait tout simplement le fond : cul-de-basse-fosse, cul-de-four, cul-de-jatte, cul-de- lampe, cul-de-poule, cul-de-sac.
[6] ou the cherry on the ice ou the cherry on the top.
Jonathan G. Traduction: Isabelle Pouliot
http://traduction.desim.ca/