Dans un article paru récemment, nous avons cité une phrase extraite d'une lettre adressée au quotidien britannique The Times:
“It can be no accident that three words the Greeks have given to every European language are crisis, chaos and catastrophe.”
Nous l'avions traduite ainsi:
« Le fait que les Grecs nous aient transmis ces trois mots "crise", "chaos" et "catastrophe " ne peut pas être un hasard ».
En anglais, le mot accident a souvent le même sens que le mot français « accident ». Dans les deux langues, on peut l'utiliser dans le sens d'une circonstance inattendue et fortuite et, singulièrement, par extension, d'une collision. En anglais et en français, le mot dérive du latin accidentem, participe passé d'accidere, signifiant se produire, survenir, etc.
Mais, souvent, en anglais, « accident » sert à désigner un événement fortuit que le français appellerait hasard.
En anglais, le substantif hazard, l'adjectif hazardous et le verbe to hazard, sont issus du vieux ou du moyen français, mais ils en sont venus à avoir des significations différentes.
Selon l'Etymoline, the Online Etymology Dictionary:
"put something at stake in a game of chance," 1520s, from Middle French hasarder "to play at gambling" (15c.), from hasard (see hazard (n.)). Related: Hazarded; hazarding.
1580s, "venturesome;" 1610s, "perilous," from hazard (n.) + -ous or from Middle French hasardeux (16c.).
c.1300, from Old French hasard, hasart (12c.) "game of chance played with dice," possibly from Spanish azar "an unfortunate card or throw at dice." …The -d was added in French in confusion with the native suffix -ard. Sense evolved in French to "chances in gambling," then "chances in life." In English, sense of "chance of loss or harm, risk" first recorded 1540s.
L'expression idiomatique française « les hasards de la vie » est neutre, en ce sens qu'elle vise des événements qui peuvent être heureux ou malheureux. Mais, employé dans l'expression « compter sur le hasard », le mot suggère une issue positive. Le dicton « Le hasard fait bien les choses » renforce encore cette acception positive. En revanche, le mot anglais « hazard » suggère presque toujours un danger ou un risque. Shakespeare, en fournit un exemple dans Le Marchand de Venise (acte II, scène 7) où le prince du Maroc déclare:
“What says this leaden casket?
'Who chooseth me must give and hazard all he hath.'
Must give — for what? for lead! hazard for lead?
This casket threatens; men that hazard all
Do it in hope of fair advantages.”
« Que dit le coffre de plomb ?
Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.
Doit donner ! Pourquoi ? Pour du plomb ! Risquer pour du plomb ?
Ce coffre présente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands avantages. »(Traduction LibroVeritas.net)
L'expression idiomatique anglaise “to hazard a guess" (hasarder une hypothèse) incite à penser que le locuteur prend le risque de voir son hypothèse se vérifier ou non.
Bien que le Merriam Webster Online Dictionary donne « chance » comme l'une des significations de « hazard », avec comme exemple « chance event », « hazard » n'est guère, sinon jamais, utilisé pour désigner un événement fortuit, dans le sens où l'on dira en français: au hasard, par hasard, ce n'est pas un hasard si….Nous sommes donc fondés de traduire cette dernière expression en anglais par: « It is not by chance that… » (ce n'est pas un hasard si…)
De même, en revenant à la lettre publiée dans The Times, on peut estimer qu'une autre traduction de It can be no accident... eût été : Ce ne peut être un hasard si crise, chaos et catastrophe sont trois termes que toutes les langues européennes ont empruntés aux Grecs. Dans ce cas, le mot anglais accident ne pouvait être traduit par le mot français « accident » parce que, comme on l'a vu, dans ce contexte, ce sont de faux amis.
P.S. « Des difficultés de la langue française » (Larousse) affirme : “Un accident est un événement fortuit, ordinairement fâcheux, à moins qu’il ne soit autrement qualifié….Le sens d’un événement heureux est plus rare : Quelque accident qu’il plaise a la fortune de m’envoyer. Heureux accident (Acad.)" Nous ne voulons pas engager un débat avec la maison Larousse, dans le cadre de ce court article, mais nous invitons les lecteurs et lectrices à exprimer leur propre avis, qui pourra contredire celui qui est exposé ci-dessus.
Cet article est le fruit d’une collaboration entre Jonathan Goldberg et Jean Leclercq.