Une traductrice, Ayşe Berktay, emprisonnée en Turquie à la suite d'une condamnation pour appartenance à une organisation subversive, a reçu le Prix PEN/Barbara Goldsmith de la liberté d'écrire 2013, décerné par le Centre américain PEN. C'est la 27e attribution de ce prix annuel à une personnalité littéraire internationale persécutée ou emprisonnée pour avoir exercé ou défendu le droit à la liberté d'expression.
"Ayşe Berktay est une voix passionnée, claire et courageuse qui s'élève pour défendre les droits des femmes et les libertés culturelles en Turquie. Elle ne devrait absolument pas être en prison » a déclaré Peter Godwin, le Président du Centre américain PEN.
« En qualité de traductrice et de militante pacifique, sa vie a été toute empreinte du désir de rapprocher les cultures et de transmettre des vérités qui remettent en cause des orthodoxies et des histoires officielles. Que l'on en vienne à qualifier cela de terrorisme, en dit long sur la Turquie d'aujourd'hui – un pays qui, en dépit de si grands progrès accomplis dans tant de domaines poursuit actuellement des tas d'écrivains et de journalistes, le plus souvent pour de spécieux motifs de terrorisme. Ce prix qui honore le courage d'Ayşe Berktay, exprime aussi la détermination du PEN d'inverser cette tendance préoccupante. Les autorités turques peuvent commencer par faire en sorte qu'elle soit immédiatement libérée. »
Le prix sera officiellement remis à l'occasion du Gala annuel du PEN qui aura lieu le 30 avril 2013, au Muséum d'histoire naturelle de New York.
Berktay est membre du Parti pro-kurde pour la Paix et la Démocratie (BDP) qui compte 36 députés au Parlement d'Ankara. Le 7 octobre 2011, elle a été arrêtée pour « appartenance à l'organisattion illégale KCK ».
Elle a contribué à la constitution du Tribunal mondial pour l'Irak dont elle a aidé à organiser les dernières auditions à Istanbul en 2005. Berktay a également suivi les auditions du KCK avant d'être arrêtée sur la base d'accusations analogues.
Lors du dixième anniversaire de l'invasion de l'Irak, le Tribunal B. Russells lui a décerné son prix de la solidarité.
Elle est également titulaire du Prix PEN/Duygu Asena 2012.
Lecture supplémentaire :
Du traducteur-interprète ou des infortunes de la vertu
Carole Josserand
"L'interprète serviteur de plusieurs maîtres ?", Professeur Francine Kaufman dans : Wolf,
Michaela (ed.) Übersetzen-Translating-Traduire:
Towards a "Social Turn"? Münster-Wien-London: LIT, 187-197.
Note linguistique :
La langue turque est asiatique. Elle a évolué au gré de la longue
migration vers l'ouest des populations qui la parlent, s'enrichissant au
passage de termes persans et arabes. Mais, structurellement, le turc
conserve des caractéristiques asiatiques et l'on prétend même que les
Japonais l'apprennent facilement. Il a été romanisé en 1926, si bien
qu'il existe en Turquie des traducteurs de turc ancien en turc moderne,
pour tous les textes antérieurs à la romanisation. À cet égard, la
Turquie est vraiment un pays de traducteurs!
Le turc moderne a emprunté de nombreux mots au français mais, au fil
des ans, le français a fait quelques emprunts au turc. Bornons-nous à
dix vocables courants.
Bachi-bouzouk (en turc : başıbozuk, en anglais : bashi-bazouk), littéralement: tête déréglée, cinglé.
Combattant supplétif de l'armée ottomane, mais aussi crétin. D'où son
emploi par le capitaine Haddock qui a puissamment contribué à diffuser
un mot entré dans la langue française dès 1860, mais demeuré jusque-là
peu usité.
Café (en turc : kahve, en anglais : le
même mot, qui signifie généralement un snack-bar ou un bistro).
L'usage de Café en anglais est un de rares cas où l'anglais adopte un
mot francais et retient l'accent.
C'est, semble-t-il, pendant le siège de Vienne (1663) par les troupes
ottomanes que le café fut connu en Occident. Les Turcs introduisirent
le café, mais les Viennois en profitèrent pour inventer le croissant,
symbole de leur victoire sur l'Ottoman.
Divan (en turc : diouan ; en anglais, même mot et même sens qu’en français)
À l'origine, le terme désigne la salle garnie de coussins où le
sultan réunit son conseil. Puis, il en vient à désigner le conseil
lui-même et, en français, un canapé sans dossier, un sofa.
Gilet (en turc : yelek ; en anglais, même mot avec le même sens qu’en français, mais appelé plus couramment en anglais : waistcoat)
Vêtement sans manches, ne couvrant que le torse.
Attention : Ce qui s'appelle « waistcoat » en Grande-Bretagne s’appelle « vest » aux Etats-Unis, alors qu’en Angleterre « vest » veut dire maillot de corps. En anglais, on trouve aussi le mot « gilet »
(emprunté, bien sûr, au français), mais tout cela n’a rien à voir avec
des termes turcs et n’a pas sa place dans ce glossaire.
Janissaire (en turc : yeniçeri ; en anglais janissary), littéralement: nouvelle troupe.
Soldat d'élite de l'infanterie ottomane constituant la garde du
sultan. Au Québec, ce terme est parfois utilisé pour désigner le janitor.
Kiosque (en turc : köşk ; en anglais le même mot avec le même sens qu’en français)
Pavillon ouvert, installé dans un jardin. Le kiosque de Bagdad est
l'un des fleurons du Palais de Topkapı (la Porte du Canon). Par
extension, on parle, en français, de kiosque à musique, à journaux, etc.
Odalisque (en turc : odalik ; en anglais le même mot avec le même sens qu’en français), littéralement: femme de chambre. Les
odalisques étaient les chambrières du harem. Abusivement, ce terme
prosaïque a fini par désigner les femmes du harem, faisant même
fantasmer les artistes. On connaît l'Odalisque couchée, d'Ingres.
Sérail (en turc : saray) littéralement: palais. (en anglais saray, ou seraglio,
le dernier derivé de l’italien, avec les mêmes deux sens qu’en
français, dont harem, abusivement employé qu’en français, selon
l'explication suivante).
Ce mot d'origine persane désignait le ou les palais du sultan. Galatasaray
est un quartier d'Istanbul où le sultan possédait un palais. En
français, le terme en est venu à désigner un milieu clos et élitiste
(faire partie du sérail) et, abusivement, le harem. Un opéra de Mozart
s'appelle L'Enlèvement au sérail.
Vizir (en turc : vezir ; en anglais vizier)
Terme d'origine persane désignant les ministres du gouvernement
ottoman. Le premier d'entre eux portait le titre de Grand vizir. La
Turquie était une méritocratie, tous les sujets du Padishah pouvaient
espérer devenir un jour vizir par leur compétence.
Yogourt (en turc : yoğurt ; en anglais yogurt ou yoghurt)
Préparation de lait caillé et fermenté, originaire d'Asie centrale et
arrivée en Occident par les Balkans. Plus francisée encore, la forme
yaourt est plus courante.
Jean Leclercq