Une histoire d'amour en trois actes |
|
troisième acte
de la plume de notre auteur invité, historien et linguiste, Jean Leclercq |
|
|
Carte postale française de 1904 montrant Britannia et Marianne dansant ensemble, symbole de la nouvelle coopération entre les deux nations |
|
Cet article est le troisième et dernier volet de notre série.
Si vous ne les avez pas déjà lus, nous vous invitons à lire la première et la deuxième partie de cette série :
« En 1066, Guillaume de Normandie conquiert l'Angleterre » (lien)
« Par le traité de Troyes (1420), Henry V d'Angleterre devient héritier du royaume de France » (lien)
Les projets d'union intime des deux pays: l'offre de Churchill (juin 1940) et la proposition de Guy Mollet (septembre 1956)
Au début du XXe siècle, face à la montée des périls en Europe, la Grande-Bretagne veut sortir de son « splendide isolement » et se cherche un allié continental. La présence d'un roi francophile (Édouard VII) et celle, en France, d'un grand ministre des affaires étrangères (Théophile Delcassé) conduisent à l'Entente cordiale (1904).
|
Le roi d’Angleterre, Édouard VII |
Le ministre français des affaires étrangères, Théophile Delcassé |
La fraternité d'armes de la Grande Guerre consolide cette réconciliation. En 1939, le déclenchement du deuxième conflit mondial va encore resserrer les liens en renforçant la collaboration au sein du Conseil suprême interallié où se décident une action militaire et une politique étrangère communes.
|
Film français de 1939 |
Annonce du déclenchement de la seconde guerre mondiale |
Survient alors, en mai 1940, l'offensive allemande qui, en six semaines va provoquer l'effondrement de la France. C'est dans ce contexte crépusculaire que le Premier Ministre britannique, Winston Churchill, fait à son homologue français Paul Reynaud, replié à Bordeaux, une offre d'Union franco-britannique pour la durée de la guerre.
|
Winston Churchill |
Paul Reynaud |
L'idée en avait été lancée, dès 1939, par des intellectuels français (André Siegfried, Robert Maheu, Georges Scelle, etc.) et anglais (le grand historien Arnold Toynbee et l'écrivain Clarence Street). Elle inspire à Jean Monnet (celui en qui nous reconnaissons aujourd'hui l'architecte de l’Union Européenne), la rédaction, avec son collaborateur et ami Arthur Salter, d'un texte de cinq pages intitulé Anglo-French Unity.
|
Jean Monnet, économiste et financier de grand talent, il préside à Londres le Comité de coordination de l'effort de guerre. |
Charles de Gaulle, |
Il s'agit de fusionner les deux pays en une seule « Union franco-britannique » qui aurait des institutions, une politique, une défense et une nationalité communes. Les deux pays se déclareraient indissolublement unis et inébranlablement résolus à défendre en commun la justice et la liberté contre l'asservissement. Le texte est adopté par le gouvernement britannique le 16 juin 1940 et le général de Gaulle le dicte par téléphone à Paul Reynaud, le même jour à 16h30.
|
|
|
|
Plaque apposée sur l'immeuble londonien où fut installé le premier Q.G. des Forces françaises libres. |
Livre récent sur la guerre de 1939-1945. |
Il était malheureusement trop tard car, à Bordeaux, on débattait déjà de la demande d'armistice. Présenté plus tôt, pendant la « drôle de guerre » (the phoney war), le projet aurait pu être examiné à tête reposée. Qui sait s'il n'eut fait réfléchir Hitler? En effet, celui-ci comptait venir à bout de la France et s'entendre ensuite avec les Anglais avant d'attaquer l'URSS. L'Union franco-britannique aurait déjoué ce projet. Même une fois la France entièrement vaincue et envahie, la guerre n'aurait pas été pour autant terminée à l'ouest…
|
Ordre de mobilisation générale, placardé partout en France dès le 1er septembre 1939. |
La discorde chez l'ennemi. Caricature raillant les dissensions au sein de l'état-major allemand où Hitler impose souvent un point de vue contraire à l'orthodoxie militaire. |
La proposition britannique n'eut pas d'écho. On peut le regretter car elle eut juridiquement permis de continuer la guerre hors de métropole et avec les forces dont la France disposait encore, notamment une marine intacte. Nos voisins néerlandais, écrasés sous les bombes, battus à plates coutures, n'en avaient pas moins sauvé la situation politique. La reine Wilhelmine et le gouvernement au complet s'étaient réfugiés à Londres, sauvegardant ainsi la légitimité et la souveraineté nationales, et continuant la lutte au côté de la Grande-Bretagne. Si les Anglais ont coutume de dire: let's hope for the best and prepare for the worst, les Français n'avaient pas de Plan B !
|
Gare aux gaz asphyxiants ! La hantise des populations civiles en 1939. |
Affiche suggestive appelant au service auxiliaire les Britanniques de 30 à 50 ans. |
|
La flotte française en 1939. Quelque peu idéalisée, puisque certaines grandes unités représentées ici sont encore en chantier à l’époque, cette flotte aurait pu, en cas d'union franco-britannique, continuer la lutte à partir des bases d'outre-mer et des Îles britanniques. La plus grande partie d’entre elle se sabordera en novembre 1942 |
À l'automne 1956, alors que se préparait l'expédition de Suez, il semble que le Président du Conseil français, Guy Mollet (qui, avant d'entrer en politique, avait enseigné l'anglais), se soit souvenu de ce précédent. Selon la BBC et sur la foi d'un document d'archives britannique, le chef du gouvernement français aurait proposé une union intime des deux pays et l'entrée de la France dans le Commonwealth britannique. Cette fois, ce fut la partie anglaise qui refusa. Le Premier ministre britannique, Anthony Eden, admit cependant l'idée d'une adhésion de la France au Commonwealth, ce qui aurait supposé que la reine Elizabeth II devînt le chef de l'État français.
Mais, il semble qu'il n'existe, du côté français, aucun document et que la démarche de Guy Mollet ait été à la fois personnelle et ultraconfidentielle.
Nous laisserons à Denis MacShane, ancien Ministre des Affaires européennes de Tony Blair, le soin de mettre un point final à ces trois actes. Avec un humour dont ses compatriotes ont toujours eu le secret, il voit dans cet ultime avatar « un ajout charmant à cet éternel enchevêtrement » entre les deux pays, « liés depuis que Guillaume le Conquérant a tenté de faire de l'Angleterre une colonie française, il y a mille ans. » Pour lui, « la France et l'Angleterre ressemblent à un vieux couple marié dans lequel chacun songe souvent à tuer l'autre, sans jamais envisager un divorce. »
Sources :
Duroselle, J.-B. L'abîme, 1939-1945. Imprimerie nationale, Paris, 1982.
De Gaulle, Charles. Mémoires de guerre. L'Appel, 1940-1942. Plon, Paris, 1954.
Le Monde. Selon les archives britanniques, la France de Guy Mollet avait proposé une union à la Grande-Bretagne. Édition du 15 janvier 2007.
© Tous les droits réservés à l’auteur.
Comments
5 responses to “France et Angleterre, une histoire d’amour (3)”
Contrainte au sabordage???
Je dirai plutot detruite sur ordre de Churchill quand le vice-amiral francais ne voulut pas obeir a ses ordres. La fidelite a Vichy de la plus grosse partie de la marine francaise entraina sa destruction entre la Bataille de Mers-el Kebir et les attaques incessantes des Britanniques sur Toulon….
« la France et l’Angleterre ressemblent à un vieux couple marié dans lequel chacun songe souvent à tuer l’autre, sans jamais envisager un divorce. »
Les péripéties de ce “vieux couple ” ont quand même frôlé l’extermination de l’un( ou l’autre !) des membres pendant la période napoléonienne ! Et l’Angleterre a longtemps été considérée comme l’un de nos “ennemis héréditaires ” .
Par ailleurs pendant la Guerre de Cent Ans, l’histoire d’amour relève plutôt de “l’amour vache “!
L’attaque de la Force de raid à Mers el-Kébir (en juillet 1940) et le sabordage de la flotte à Toulon (en novembre 1942) sont intimement liés.
Dès la rencontre de Tours, Churchill, pressentant le désastre qui s’annonçait, s’était enquis du sort de la flotte en cas d’armistice. C’était pour lui une préoccupation constante que l’amiral Darlan avait cru pouvoir apaiser en donnant aux commandants d’unités la consigne irrévocable de détruire les navires en cas de risque de saisie par l’ennemi. Lui-même avait dit à Jules Moch, en juin 1940, qu’en cas de défaite de la France, il emmènerait la flotte aux Etats-Unis. Mais, il retourna sa veste dès que le maréchal Pétain lui eût offert de jouer un rôle politique dans le gouvernement de Vichy. Après cela, quel confiance Churchill pouvait-il encore faire à l’amiral Darlan?
Corrigendum de l’auteur:
quelle confiance Churchill pouvait-il encore faire à l’amiral Darlan?
I follow you VIA GFC and I love your blog!