Exactement soixante-dix ans après qu'Humphrey Bogard ait répliqué à Ingrid Bergman : « Nous aurons toujours Paris », à la fin du film Casablanca, Paris accueille, en cette fin d'année 2012, trois grands événements culturels qui sont autant d'aspects différents de l'interpénétration culturelle franco-américaine dans le domaine de la peinture et du cinéma.
Audrey Hepburn
Jusqu'au 15 décembre dernier, dans la salle Saint-Jean de l'hôtel de ville de Paris, s'est tenue l'exposition Paris vu de Hollywood. Mais, direz-vous, pourquoi Paris ? Il se trouve que la capitale française est de loin la ville étrangère la plus présente dans le cinéma américain. Plus de 800 films ont été tournés à Paris ou dans un Paris reconstitué en studio. Ernst Lubitsch qui y situa une dizaine de ses films, sans jamais y tourner un seul plan, eut un jour cette boutade : « Il y a le Paris-Paramount, le Paris-MGM et le Paris en France ». En effet, aux yeux des réalisateurs américains, Paris a toujours été le cadre idéal des histoires d'amour et des scénarios-mystères. Et cela, depuis Le roman de Marguerite Gautier (1936) de George Cukor jusqu'au Hugo Cabret (2011) de Martin Scorsese, en passant par Les Trois Mousquetaires (1948) de George Sydney, Un Américain à Paris (1951) de Vincente Minelli et même Les Aristochats (1970) de Wolfgang Reitherman. Tour à tour synonyme de luxe et de raffinement au temps du cinéma muet, de cadre mondain ou de haut-lieu du divertissement avec Moulin-Rouge de John Huston ou Gigi (1958) de Vincente Minelli, Paris est désormais tantôt le théâtre de films d'enquêtes et d'aventures, tantôt un îlot de nostalgie au charme décadent. Réalisée avec la collaboration de la Cinémathèque française et le soutien des services culturels de l'Ambassade des États-Unis d'Amérique, l'exposition s'est voulue très didactique. De nombreux panneaux et des bornes interactives renseignaient le visiteur le long d'un parcours chronologique en plusieurs étapes : le Paris historique du muet, le Paris raffiné de la comédie sentimentale, l'apogée du Cancan film, Hollywood joue dans Paris et, enfin, Paris action, avec des productions aussi récentes que le Midnight in Paris de Woody Allen.
Des écrans diffusaient des séquences de films et des vitrines présentaient des accessoires (chaussures de Gene Kelly, robes d'Audrey Hepburn, etc.) Le public n'a jamais désempli et, l'entrée étant gratuite, il n'était pas rare d'attendre une heure dans la rue de Lobau !
Une Américaine à Paris : Mary Cassatt au Mona Bismarck American Center
Installée à Paris en 1870, Mary Cassatt (1845 – 1927), encouragée par Edgar Degas, sut vite s'imposer dans le monde de la peinture en exposant au Salon de 1872 et en adhérant (en 1879) au groupe des Impressionnistes. Avec Berthe Morisot, elle allait démontrer que cette école pouvait aussi se décliner au féminin. Privilégiant les sujets liés à la maternité et à l'enfance [Nourrice et enfant (1874)], elle est le peintre de la femme par excellence, au style à la fois ferme et délicat. Aucune rétrospective de son œuvre n'a jamais été tentée jusqu'ici et ce qu'on nous propose cette fois n'est qu'une première approche, constituée de près de 70 gravures, pastels, aquatintes et dessins provenant essentiellement de la collection du marchand Vollard. Suffisamment, malgré tout, pour démontrer la maîtrise technique et artistique d'une Américaine qui s'épanouit en France et contribua ensuite à faire connaître chez elle les maîtres de l'art pictural français de la fin du XIXe siècle. Une passerelle au-dessus de l'Atlantique !
L'inimitable Edward Hopper, peintre de la lumière et de l'attente
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Self-portrait [Autoportrait](1925-1930) |
Compartiment C, Car 193 |
Enfin, depuis le 10 octobre et jusqu'au 28 janvier 2013, aux Galeries nationales du Grand Palais, une exposition à ne manquer sous aucun prétexte : Edward Hopper. Autre artiste qui doit autant à l'Europe qu'à l'Amérique – mais que seule l'Amérique pouvait enfanter – Edward Hopper (1882 – 1967) est le sujet de l'exposition la plus complète jamais organisée jusqu'ici. Les premières salles sont dédiées aux années d'apprentissage à la New York School of Art (de 1900 à 1924), entrecoupées de trois séjours à Paris (1906, 1909 et 1910) au cours desquels Hopper subit l'influence des maîtres français, Degas et, surtout, Marquet. Ses premières huiles sur toile (Pont à Paris, Le Pont des Arts, Le Quai des Grands Augustins) sont nettement post-impressionnistes. Il fait aussi une découverte qui l'influencera durablement, celle de la lumière. Hopper écrit :« La lumière était autre que tout ce que je connaissais. Même les ombres brillaient, et il y avait beaucoup de lumière réfractée. Jusque sous les ponts, dominait une certaine clarté. » Les ponts, déjà omniprésents, comme les voies ferrées et les navires. Revenu à New York, et parce qu'il lui faut vivre, le peintre se lance dans l'illustration commerciale. Il dessine des couvertures de revues (pour Hotel Management, Wells Fargo, etc.) et commence une série d'aquarelles représentant des résidences néo-victoriennes des environs de New York qui annoncent son œuvre future. Les décors architecturaux occuperont dès lors une grande place dans sa peinture. Ce bâti, souvent extravagant, des débuts du XXe siècle et qui va progressivement disparaître au profit des grands immeubles modernes, fascine visiblement Hopper [Maison au bord de la voie ferrée (1925), La ville (1927), Tôt un dimanche matin (1930)] . D'ailleurs, l'exposition ménage plusieurs « entractes », espaces obscurs de transition entre les différentes étapes de l'évolution d'Hopper. Des séquences filmées y sont projetés montrant le New York bourdonnant d'avant la grande Crise économique ou des diaporamas de couvertures dessinées par Hopper pour des revues de grande diffusion. Cela permet de mieux situer la période et le milieu au sein duquel mûrit le talent si original de l'artiste, mais aussi d'apprécier son extraordinaire coup de crayon. À mesure que le temps passe, les paysages et les scènes de rues cèdent la place au thème du commerce mystérieux des êtres. Ce n'est plus « un rayon de soleil découpant une architecture », mais un ou plusieurs personnages qui attendent, semblant plongés dans une profonde méditation, le plus souvent rivés à une fenêtre qui est une échappée sur le monde extérieur [le célèbre Noctambules (1942) Conférence nocturne (1949), Gens au soleil (1960)]. Transmis avec une extrême minutie, le message d'Hopper traduit-il l'incommunicabilité des êtres, l'attente, la solitude? Ou tout simplement la lumière ? À propos de Chambres au bord de la mer (1951), l'artiste écrit justement : « Peut-être ne suis-je pas très humain. Mon désir consistait à peindre la lumière du soleil sur le mur d'une maison. »
People in the Sun
[Gens au soleil] (1960)
Railroad Sunset
[Coucher de soleil sur voie ferrée] (1929)
Mise a jour :
Hopper à Paris : la naissance d’un maître
FRANCE-AMÉRIQUE – mai 2020.
Lecture supplémentaire : Gene Kelly
Jean Leclercq