Iris Heres, traductrice du mois, juillet 2010

English version 

Voici l’édition actuelle d’une série d’entretiens mensuels avec des traducteurs  reconnus professionnellement

  A

Jonathan Goldberg, votre bloggeur (lui-même traducteur professionnel), pose des questions à Iris Heres, traductrice indépendante très expérimentée. Iris est allemande, mais elle vit et travaille à Lyon depuis plus de 25 ans. *

Depuis 12 ans, Iris  travaille à son compte en tant que traductrice généraliste de l’anglais, du français et de l’espagnol vers l’allemand, et dans certains domaines, de l’allemand et de l’anglais vers le français. Iris est très active sur plusieurs forums de traducteurs.

 Jonathan : Qu’est-ce qu’un traducteur généraliste à orientations spécialisées ?

Iris : Il se situe entre le traducteur généraliste et le traducteur spécialisé. Il a acquis une certaine expertise dans plusieurs domaines de compétences, soit par ses expériences professionnelles en tant que traducteur salarié dans différents secteurs industriels, soit par des traductions régulières effectuées pour les mêmes clients directs. Il y a une dizaine d’années, j’ai assisté à un exposé sur les différentes catégories de traducteurs et j’ai découvert que je correspondais tout à fait à ce profil.

Jonathan : Comment vous êtes-vous trouvée dans cette catégorie ?

Iris : Au départ, ma formation en Allemagne était plus axée sur la traduction et l’interprétation commerciales.

En 1982, j’ai eu la chance extraordinaire d’intégrer le service de traduction du bureau national allemand d’Interpol, qui est rattaché à l’Office fédéral de la Police Judiciaire en Allemagne. Lorsqu’on travaille pour la police judiciaire, on est amené à traduire une multitude de messages et de textes très variés, par exemple des demandes d’extradition, des articles scientifiques sur les stupéfiants, des descriptions détaillées d’armes à feu en passant par des descriptifs d’objets volés comme des voitures, des bijoux, des œuvres d’art ou encore des documents sur les modes opératoires de groupes terroristes. Chaque traducteur traduisait de plusieurs langues sources vers plusieurs langues cibles. C’est une procédure standard dans les services de traduction des autorités fédérales en Allemagne.

Jonathan : Ce travail me paraît fort intéressant. Pourquoi avoir quitté ce poste ?

Iris : Dans le cadre de ce travail, j’avais été mutée temporairement au Secrétariat Général d’Interpol à Paris. J’ai ensuite déménagé en France et j’ai épousé un collègue de travail. Comme le règlement intérieur d’Interpol interdisait aux couples de travailler ensemble, j’ai quitté mon travail et j’ai totalement changé d’orientation. Dans un premier temps, j’ai travaillé pendant plusieurs années pour un grand fabricant allemand d’électroménager en région parisienne. En 1989, nous sommes partis à Lyon où j’ai trouvé un poste au Consulat général d’Allemagne. En 1994, j’ai intégré un cabinet d’expertise comptable qui cherchait une traductrice quadrilingue. J’ai décidé à ce moment-là de compléter mes études, car mon diplôme allemand n’était pas entièrement reconnu en France. J’ai obtenu deux maîtrises de langues étrangères appliquées, une pour la combinaison anglais – allemand vers le français et une autre pour les traductions de l’espagnol vers le français. Je me suis installée en profession libérale et j’ai continué à traduire pour mon ancien employeur comptable.

Jonathan: Pourquoi n’avez-vous pas envisagé une spécialisation ?

Iris: Je suis très curieuse par nature et je n’aurais pas aimé rester enfermée dans un seul domaine. Les commandes de certaines agences de traduction m’avaient aussi amenée à explorer d’autres pistes, par exemple l’informatique. Pendant mes études, j’avais déjà traduit un gros manuel d’utilisation du logiciel antivirus Avast. Cette traduction servait de base à plusieurs travaux dans le cadre de mes études : la constitution d’un glossaire sur les virus informatiques ainsi que mon mémoire de Maîtrise.

Jonathan : Est-ce que vous préférez les traductions techniques ?

Iris : La traduction technique peut être moins ambiguë, plus aisée si les textes sont bien rédigés. La recherche de termes techniques peut s’avérer plus simple. Mais la créativité n’a pas vraiment sa place dans un manuel technique.

Le distributeur du logiciel antivirus Avast m’avait recommandée à une entreprise spécialisée dans les détecteurs d’intrusion. Cela fait maintenant plus de 10 ans que je traduis dans ce domaine. Ces connaissances ont facilité le contact avec un grand fabricant d’éoliennes qui publie beaucoup de documents techniques. Une grande partie du travail concerne également des contrats conclus avec des agriculteurs qui cèdent leurs terrains pendant la durée de l’exploitation. Il faut donc traduire tous ces documents juridiques.

J’ai ensuite abordé le domaine médical par le biais de la relecture et la validation linguistique de questionnaires sur la qualité de vie. Ces questionnaires sont d’abord traduits dans plusieurs langues dans les pays respectifs. Ensuite, une équipe de réviseurs compare les versions lors d’une réunion d'harmonisation linguistique pour s'assurer que la formulation de chaque phrase est claire, simple et compréhensible par les patients, quels que soient leur niveau d'instruction et origine sociale. Ces discussions se font en anglais, il est donc impératif de parler anglais couramment. Je fais partie de l’équipe des réviseurs depuis sept ans et je travaille aussi en tant que chargée de projet externe.

Jonathan : Quel est le domaine que vous aimez le plus ?

Iris : L’œnologie est un sujet fascinant. J’ai travaillé pour un caviste qui vendait du vin sur Internet et j’y ai appris beaucoup sur le vin. Les seules notes de dégustation demandent un langage poétique et subtil. J’ai traduit des notes de dégustation de vin et de whisky pratiquement « au kilomètre ». J’ai eu ensuite l’occasion de traduire des articles sur les accords mets et vin et beaucoup de recettes pour un magazine dédié au vin. Par ailleurs, les sites Internet des viticulteurs recèlent parfois des parties très techniques sur l’agriculture raisonnée et les différentes machines utilisées pour les vendanges ou la vinification.

Petite anecdote : j’ai gagné un concours de dégustation « à l’aveugle », non pas parce que je reconnaissais les vins à leur saveur, mais aux indications que me donnaient les notes de dégustation. Mes amis connaisseurs de vin n’en revenaient pas.

Jonathan : Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le travail d’un traducteur généraliste ?

Iris : Ce que j’aime le plus, ce sont les recherches, la découverte des mots justes, et la possibilité d’éplucher des textes dans plusieurs langues pour se familiariser avec un nouveau domaine. Je me suis constitué une grande bibliothèque riche en dictionnaires et en ouvrages spécialisés dans mes quatre langues de travail. J’aime aussi le contact direct avec les clients. Lorsque je traduis des logiciels ou des manuels techniques pour des clients à Lyon, j’essaie toujours d’aller voir le produit chez eux. SUITE