Comment traduire « greenwashing » : écoblanchiment ou verdiment?‎

Anne (2)

L'article suivant a été redigé par Anne Anstice conjointement pour ce blog et pour son propre blog. Diplômée de l'Université de Bristol en 2002 (Postgraduate certificate in Education in MFL), Anne est enseignante de formation. Elle s’est inscrite à un cours de maîtrise (MA2) en traduction de l’Université de West of England, et elle a obtenu son diplôme en 2012 « with distinction ». Son mémoire, intitulé « New Words to Translate a New World », portait sur les néologismes dans le domaine de l'environnement.

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La naissance d'un mot est un fait remarquable et sa formation empreinte de mystère. C'est ce mystère qui m'a toujours intriguée et fascinée. C'est aussi le mystère qui entoure la formation du mot "greenwash" que nous allons essayer d'élucider dans ce billet. Nous verrons comment les mots voyagent d'une langue à l'autre et peuvent s'employer soit dans leur forme d'origine, soit traduits dans une autre langue.



Observons, par exemple, le terme « greenwash » qui est récemment apparu à la fois dans la langue anglaise, mais aussi française. Ce terme fait référence au double langage des organisations qui
parlent de « développement durable » et de « protection de
l'environnement » en l'inscrivant même dans leurs objectifs, alors qu'en
réalité leurs activités consistent à produire des biens ou des services qui
augmentent la charge que fait peser l'humanité sur la planète.
Le mot, tout comme le concept qu'il recouvre, est nouveau; on appelle cela un néologisme. Dans sa construction, il semble copier un autre terme, « whitewash » en anglais. En linguistique, ce procédé s'appelle une conversion métaphorique. Comment alors, le français va-t-il pouvoir traduire ce nouveau terme « greenwash » ?

Voilà souvent le problème auquel doivent faire face les traducteurs. En effet, il existe plusieurs options: soit l'emprunter à l'anglais, soit le traduire – ce qu'on appelle faire un «  calque ». C'est ainsi qu'en suivant le modèle de conversion métaphorique du verbe « to whitewash » en anglais, on obtient « blanchir » ou « blanchiment » en français. Au sens figuré et selon Le Robert, « blanchir » signifie, pour une personne, : « disculper ou innocenter » et, pour des choses, « donner une existence légale à des fonds dont l'origine est frauduleuse ou illicite ». On pourrait ainsi et en toute logique traduire « to greenwash » par « verdir » et « greenwashing » par « verdiment ».

Le problème est cependant que ce glissement de sens du verbe « verdir » n'a pas encore eu lieu. Il n'existe pas encore dans les dictionnaires français alors même que les traducteurs de l'Union européenne l'utilisent déjà dans leurs traductions. Nous en avons d'ailleurs trouvé un exemple dans le corpus du Parlement européen, Europarl. 

" Greenwashing " your social and environmental performance is as bad as " whitewashing " profits.

" Verdir " ses résultats sociaux et environnementaux est aussi répréhensible que de blanchir ses bénéfices. 

Nous le savons, un néologisme n'existe que peu de temps et cette période varie considérablement d'un mot à l'autre. On pourrait comparer ce laps de temps à une période d'essai qui se terminerait dans le meilleur des cas par l'institualisation d'un mot c'est-à-dire son entrée dans le dictionnaire, ou par sa disparition pure et simple. C'est exactement ce qui est arrivé au verbe anglais, « greenwash » qui fit son entrée dans le fameux Oxford dictionary dans les années 80.

Certains traduisent le mot « greenwashing » en français par le mot « l'écoblanchiment ». Mais quelle définition peut-on en donner? L'écoblanchiment c'est « s'habiller en vert écolo », ce qui n'a rien à voir avec la protection de l'environnement.

Nous comprenons bien là que les mots et leur sens évoluent (plus ou moins vite). Cette différence dans leur évolution souligne donc des divergences entre les langues. Mais qui est donc responsable de ces évolutions des langues, seraient-ce les locuteurs dont les mentalités évoluent ou les lexicographes qui créent et écrivent nos dictionnaires, ou encore les nombreuses commissions dont le rôle est d'arbitrer, mais aussi de protéger notre belle langue française ?

Il semblerait que, pour l'instant, que dans le cas de greenwash, écoblanchir ou verdir, ce soient les deux premières solutions qui priment : l'emprunt du terme tel quel en anglais est communément pratiqué et on l'entend, d'ailleurs, de plus en plus souvent à la radio et en particulier sur France Inter. Le terme d'écoblanchiment est lui aussi très présent sur la Toile.

Tout ceci est effet de mode, mais qui sait ? Seul, l'avenir dira qui de ces trois termes l'emportera, en attendant les paris sont ouverts…

[1] Défini par le site stopgreenwash.org comme suit: "Used to describe the act of misleading consumers regarding the environmental practices of a company or the environmental benefits of a product or service."

Lecture supplementaire :

Verdura

 

 

Le mot anglais de la semaine : Astroturfing

 Commentaire du blog :


Go green


Il est vrai que “green” en anglais, “vert” en français,
est à l'origine de beaucoup de mots (y compris de néologismes) qui expriment
des concepts relatifs à l’environnement et à sa protection. Cependant, il ne
faut pas oublier  qu'auparavant la
couleur « green » était plutôt associée à l’argent (et, par extension
à la finance), association qui remonte au mot « greenback »,
employé depuis 1778, dans l’argot américain, comme synonyme de
« dollar ».  (Jusqu'à la
dernière émission du billet de $10 aux États-Unis, tous les billets  étaient verts au verso, et non multicolores,
comme ceux d’autres pays.)


Dollar bill

C’est dans ce contexte traditionnel que le
néologisme « greenmail » a été inventé.

Le
dictionnaire Merriam Webster définit
« greenmail » comme suit :
« the
practice of buying enough of a company's stock to threaten a hostile takeover
and reselling it to the company at a price above market value.” ( pratique consistant à acheter suffisamment d'actions d'une société pour
faire planer sur elle la menace d'un rachat, et à les revendre ensuite à la
même société au prix fort.) En clair, un chantage financier.  D'ailleurs, iI faut préciser que  greenmail  est construit sur le même modèle que blackmail
(chantage). Le changement de couleur indique qu’il s’agit d'un chantage,
mais dans un contexte financier.