Madame Nicole Dufresne, Senior Lecturer Emeritus (professeure honoraire), Département de français et des
études francophones, à l'Université de Californie, Los Angeles (U.C.L.A.), a
bien voulu rédiger à notre intention un article intitulé « Comment
parle-t-on français aujourd’hui? » Nous en présentons ici la première
partie. La deuxième partie paraîtra d’ici deux semaines. Étant donné que
ce blog traite aussi des affaires d’outre-Manche, nous avons également invité
la Dr. Trista Selous, linguiste anglaise, à exposer aux lecteurs ses réflexions
sur l’état actuel de l’anglais en Grande-Bretagne, et nous espérons que la
parution de son article complétera la contribution de Madame Dufresne, qui
commence ci-dessous.
Un ami américain
me disait récemment que, contrairement à d’autres langues, le français se
refusait au changement et que grâce à un strict mécanisme légal et à la
surveillance sans relâche de l’Académie française, la langue pouvait ainsi
maintenir sa pureté contre les invasions anglo-saxonnes et autres barbarismes
néologiques. En réalité, malgré toutes
les barrières élaborées pour le protéger, le français évolue comme toutes les
autres langues vivantes.
Voici quelques
changements que j’ai remarqués lors d’un récent séjour à Paris.
Euphémismes,
calques, néologismes - des nouveaux
termes qui dénotent soit une expression médiatique ou populaire, soit un
vouloir politique ou une stratégie
économique.
Banlieues et quartiers
Il y a cinquante
ans, habiter en banlieue, avoir son
pavillon à Champigny ou à Meudon, ou encore son appartement à Rueil-Malmaison, ne
signifiait pas un niveau de vie médiocre, mais plutôt que l’on avait les moyens
d’être propriétaire et de « s’installer ». Les nantis, quant à eux, continuaient à vivre à Neuilly ou à Boulogne – la banlieue
ouest ayant toujours été la « belle » banlieue. L’afflux de l’immigration, la construction
des HLM et cités, les problèmes de la
pauvreté ont créé les banlieues indésirables que nous connaissons aujourd’hui
au nord et à l’est de Paris, vite dénommées par les autorités banlieues
« sensibles », puis « banlieues » tout court par les
Parisiens et les Français en général.
Ainsi, habiter dans « les
banlieues » (au pluriel) va signifier vivre dans un lieu malsain et
dangereux. Le glissement linguistique –
habiter en banlieue →
habiter dans les banlieues – relève donc
d’une réalité socio-culturelle.
Cependant,
aujourd’hui – et je l’ai vraiment noté cet été - les gens ne parlent plus de banlieues, mais
de « quartiers ». D’où provient donc ce changement ? Le mot quartier permet de cibler un endroit
plus précis en ville ou en banlieue – et
comme pour l’évolution du mot « banlieue», on est passé de quartiers sensibles
à simplement quartiers. Dans le département du 93 (le neuf-trois comme on
l’appelle familièrement pour sa mauvaise réputation), certaines villes (comme
Les Lilas) ont perdu leur appellation de banlieue sensible, grâce peut-être à
l’investissement de jeunes professionnels qui veulent vivre près de Paris, à un
coût moindre dans des appartements de construction récente. (Une migration
similaire s’opère d’ailleurs dans les grandes villes américaines, mais là le
mouvement s’opère vers les inner-cities.) Pourtant, dans ce renouveau
immobilier, il reste toujours des points chauds. Alors, dans les médias, dans
la rue, on ne parle plus maintenant de « banlieues », mais de
« quartiers » (au pluriel) pour designer les lieux « où ça craint »
en argot populaire, ce qui s’oppose à la spécificité du singulier – un quartier
bobo, ou un quartier commerçant, par exemple. Il ne s’agit pas d’un changement
sanctionné par les autorités, quoique celles-ci aient accepté l’euphémisme.
Social, sociaux
Aujourd’hui, tout
est devenu social : il faut adoucir toute phrase conflictuelle, donner
l’impression d’entente cordiale. Le mot « social » fut longtemps lié
à la lutte des classes : syndicats,
grèves, manifestations, licenciements restent des termes indicateurs de
crise et d’opposition. Mais dès 2007, la Commission européenne a recommandé une
nouvelle terminologie vite adoptée par l’état français.[i] Ainsi, les « partenaires sociaux »
(les syndicats des salariés et du patronat) et les représentants politiques se
réunissent en « conférence sociale » pour discuter avec civilité de
« plans sociaux » (c’est-à-dire, de plans de restructuration, de
fermetures d’usine et de réductions d'effectifs ). Finis les échanges
hostiles, c’est l’avènement du dialogue social et de la neutralité officielle.
Il faut aussi éviter les grèves et les manifestations– excusez-moi, les
« mouvements sociaux », ce qui semble beaucoup plus consensuel.
L’état propose également la création de « logements sociaux » (HLM
eux-mêmes descendants des HBM) pour remédier au manque d’habitations salubres
dans les « quartiers », justement.
Cette innovation
linguistique est-elle le fruit d’une nouvelle pensée politique? S’agit-il seulement d’euphémismes
politiquement corrects ? Est-ce un retour à une véritable civilité, pour
montrer à « la rue », comme on appelle aujourd’hui le peuple, que les
acteurs du pouvoir se conduisent mieux qu’autrefois ?[ii]
Ou est-ce pour minimiser les problèmes d’une crise qui n’en finit
pas ? Toujours est-il que cela
constitue un fort contraste avec « la rue » qui, elle, continue de
manifester ses revendications et son indignation avec sa verdeur accoutumée.
[1]
définition partenaires sociaux
welcomeurope fr.welcomeurope.com/…/definition/partenaires–soc…
Les partenaires sociaux sont le regroupement,
dans certains comités de travail et réunions, des principaux syndicats professionnels, c'est-à-dire des principaux syndicats de salariés et des principales organisations patronales . Le concept est essentiellement utilisé en France où les « partenaires sociaux » sont
responsables de la gestion de certains organismes paritaires, comme l'Unedic ou l'assurance retraite
[ii]
La rue: concept exploité par le blog Rue89 , site d'information et de débat sur l'actualité,
indépendant et participatif. Selon Pascal Riché, le nom « Rue89 »
a été choisi car la rue est un lieu de rencontre et de discussion, et
que 89 est un nombre chargé de valeur, qui évoque notamment la liberté et la chute du mur de Berlin. Cette explication se retrouve en des termes
semblables sur la FAQ du site, qui met aussi en avant la Révolution francaise et l'invention du Web.