Madame Nicole Dufresne, Senior
Lecturer Emeritus (professeure honoraire), Département de
français et des études francophones, à l'Université de Californie, Los Angeles
(U.C.L.A.), a bien voulu rédiger à notre intention un article intitulé « Comment
parle-t-on français aujourd’hui? » La première partie a été publiée sur
ce blog le 8 novembre. Nous en présentons ici la deuxième partie. Étant donné que ce blog traite aussi des
affaires d’outre-Manche, nous avons également invité la Dr. Trista Selous,
linguiste anglaise, à exposer aux lecteurs ses réflexions sur l’état actuel de
l’anglais en Grande-Bretagne, et nous espérons que la parution de son article
complétera la contribution de Madame Dufresne.
Calques anglo-saxons
L’utilisation de
l’anglais dans le monde des affaires semble inévitable aujourd’hui, même si
l’idiome du « management » crée souvent des angoisses chez les
employés.
Les PDG parlent
de leur « business plan » [plã,
prononcé à la française]. Pourtant, ils pourraient dire leur plan affaires
(déjà un anglicisme de structure), mais cela ne correspondrait pas sans doute
aux méthodes de planification américaines qu’ils veulent évoquer.
Les experts en
commerce parlent de « marchés de niche » (niche markets) à la
place d’utiliser le terme français « créneau ». J’ai entendu dans
l’émission télévisée Capital, des
techniciens français expliquer le « process » d’assemblage de
meubles et le « process »
de cuisson des chips, ignorant le terme français
« processus ». L’utilisation
de termes anglo-saxons indique certainement la modernisation de l’entreprise
française, mais aussi la perte de repères linguistiques et de références
culturelles.
Au Journal
télévisé, les journalistes nous informent que les soldats démobilisés ou les
otages libérés sont heureux de rentrer « à la maison ». Il me semble que le français dirait chez
eux, dans leur famille, au pays, ou en
France. À la maison est ici un calque de « home ». (Pourquoi alors ne
pas utiliser le mot anglais puisque tout le monde le comprend ?) En
français, on rentre à la maison quand on en est sorti quelques heures plus tôt.
De même, des phrases telles que « le trafic a été impacté » ou
« l’avion a crashé » semblent à présent bien ancrées dans le vocabulaire
quotidien. Ma formation professionnelle me fait remarquer ces calques,
cependant, cela ne semble étonner personne, surtout ceux qui ne parlent pas
anglais.
C’est tendance !
Longtemps les
professeurs ont recommandé aux apprenants d’éviter les adverbes de plus de
trois syllabes pour leur lourdeur.
Maintenant, on ne peut prononcer une phrase sans y ajouter « effectivement ». Cet
adverbe qui signifie « véritablement, réellement, vraiment » (Le
Petit Robert), ne veut à présent plus rien dire. Il s’utilise simplement pour
étoffer les phrases et pallier à une pauvreté de vocabulaire. «Franchement là,
le mélange rouge et orange, effectivement, c’est tout à fait tendance»,
annonçait récemment un jeune créateur dans une émission de décoration,
décrivant la chaise qu’il avait « désignée » [designed]. À quand donc le retour des adverbes qui modifient
« effectivement » le sens – tels éperdument, impunément ou
opiniâtrement !
Pour finir sur
une note bien française, certains termes un peu oubliés sont remis au goût du jour. L’expression
« dans le collimateur » par exemple. Les médias en raffolent,
d’autant plus que, en ces temps de crise,
tout est sous surveillance. Ainsi, Peugeot est dans le collimateur des
partenaires sociaux et les PDG sont dans le collimateur du
gouvernement ! Et que dire de la renaissance populaire de
« jouissif » qui s’entend souvent dans la publicité dans le sens
de l’anglais « so much fun » ?
Le français
évolue quoiqu’en disent les romantiques américains. Qu’il s’agisse de mondialisation, de
politique ou de mode, les façons de parler se renouvellent. Trouvailles
judicieuses, calques négligents, euphémismes frileux, la langue subit des
changements que certains trouvent dérangeants et d’autres … jouissifs, sans
doute.
De leur part, les Américains revendiquent de
plus en plus des mots français pour faire valoir leurs produits. Peut-être
obtiendrons-ils le feu vert de l’Union européenne pour utiliser le mot « château »
sur leurs étiquettes de vin californien.
Inversement, nos « boutiques wineries » bordelaises dirigées
par des investisseurs chinois ou qataris créeront-elles un jour un créneau –
que dis-je, un marché de niche – pour notre célèbre
« Castle of Yquem» ?