L'article qui suit, rédigé par Dominique Mataillet, a paru dans la prestigieuse revue des francophiles aux États-Unis (et la plus connue des publications bilingues français-anglais dans le monde), FRANCE-AMÉRIQUE. Nous le republions ici avec l'autorisation aimable de la Directrice, Guénola Pellen, notre linguiste du mois de juin 2020.
Les Anglais et les Américains s’en étonnent toujours. Pourquoi les Français s’évertuent-ils à les qualifier d’Anglo-Saxons ? Que penseraient ces Frenchies si on lançait à leur adresse des vocables tels Franco-Burgondes ou Séquano-Arvernes (du nom de deux groupes gaulois) ?
Le terme en cause a en effet pour origine les noms de deux peuples germaniques, les Angles et les Saxons (auxquels il faudrait adjoindre les Jutes), qui, originaires du nord de l’Allemagne, s’établirent en Grande-Bretagne à partir du VIe siècle.
Affubler les Britanniques et les Américains d’un nom qui remonte à quinze siècles, c’est d’une certaine façon les renvoyer à une époque où, vu de l’Europe latine, les peuples étrangers à la sphère de Rome étaient des barbares. Faut-il rappeler que les Français ont longtemps qualifié avec mépris les Allemands de « Teutons », du nom d’une autre population germanique ?
Pour les linguistes, « anglo-saxon » est un mot au sens bien précis. Synonyme de vieil anglais, il correspond au plus ancien stade de l’histoire de la langue anglaise avant qu’elle subisse l’influence du latin apporté par les missionnaires chrétiens puis celle du vieux norrois parlé par les envahisseurs vikings. Comme on le sait, ce proto-anglais évoluera considérablement sous l’influence du français après la conquête normande de 1066.
Dans le français courant, l’adjectif « anglo-saxon » désigne ce qui a rapport avec le Royaume-Uni, les États-Unis et les autres pays occidentaux de langue anglaise, soit, essentiellement, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. « Occidentaux » : la précision est fondamentale, car de grands pays comme l’Inde ou le Nigeria, où l’anglais est couramment parlé, ne sont pas considérés comme anglo-saxons.
Le problème est que l’on ne sait jamais de qui on parle précisément. Des Anglais ? Des Américains ? Des deux à la fois ? Des héritiers de l’empire britannique ?
Si le terme est utilisé aux États-Unis par les sociologues, c’est sous la forme de l’acronyme WASP (White Anglo-Saxon Protestant). On entend par là les descendants des immigrants d’Europe du Nord et de l’Ouest (Royaume-Uni, Allemagne, Scandinavie…) dont la culture et le mode de vie ont façonné pour une bonne part la nation américaine depuis le XVIIe siècle.
En cela ils s’opposent à d’autres Européens, catholiques, originaires notamment d’Irlande, d’Italie et de Pologne. Et se différencient plus encore des juifs et des non-Blancs tels que les Afro-Américains, les Hispaniques ou les Amérindiens.
Pour les Français, le mot « anglo-saxon » évoque plus largement l’idée d’un monde – voire une civilisation – plaçant les libertés individuelles au-dessus de tout. Longtemps pris pour modèle, ce monde est de plus en plus présenté comme un repoussoir. On l’accuse de véhiculer des valeurs telles que l’individualisme et le communautarisme et, surtout, de subvertir la langue française avec son idiome.
Il est vrai, et les francophones sont bien placés pour le savoir, que le partage d’une langue est un puissant facteur de rapprochement entre nations. La plupart des pays ayant l’anglais pour langue officielle ont en commun un système juridique, la common law, issu du droit anglais. Ce qui ne les empêche pas d’afficher d’importantes différences socio-culturelles, creusées par l’histoire et la géographie. Le mode de vie anglais est plus proche du modèle européen continental que de l’American way of life.
Si l’on pense spécifiquement à une entité linguistique, plus ou moins large selon les définitions, le terme anglophone semble tout à fait approprié. Pourquoi ne pas utiliser également celui d’« anglosphère » imaginé par l’écrivain Neal Stephenson ? En ayant en tête la formule de George B. Shaw : « L’Angleterre et les États-Unis sont deux nations divisées par une langue commune. »
Comments
4 responses to “Anglo-Saxons”
J’ai déjà choqué sans le vouloir une Américaine rencontrée en voyage; en échangeant sur des villes qu’on connaissait bien toutes les deux, j’ai eu le malheur de dire que je trouvais une ville de la région de San Francisco “trop WASP” pour y vivre. J’ai vu immédiatement que ma remarque, qui visait simplement a souligner l’homogénéité de la population, avait été mal reçue… Je pense que c’est la dernière fois que j’ai dit WASP de ma vie!
J’ai déjà choqué sans le vouloir une Américaine rencontrée en voyage; en échangeant sur des villes qu’on connaissait bien toutes les deux, j’ai eu le malheur de dire que je trouvais une ville de la région de San Francisco “trop WASP” pour y vivre. J’ai vu immédiatement que ma remarque, qui visait simplement a souligner l’homogénéité de la population, avait été mal reçue… Je pense que c’est la dernière fois que j’ai dit WASP de ma vie!
If you are Anglo-Saxon, are you not,faute de mieux, white?
I have always found WASP redundant but, considering the alternative of ASP, I understand why it’s used.
Kathleen Peck
If you are Anglo-Saxon, are you not,faute de mieux, white?
I have always found WASP redundant but, considering the alternative of ASP, I understand why it’s used.
Kathleen Peck