de la plume de Dussert*  
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* Notre critique invitée est  une traductrice professionnelle, diplômée en littérature française, née en France, vivant en  Angleterre  depuis de longues années. 
Imprégnée des deux cultures, elle  est adepte du grand écart linguistique.

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Jan Steen. La Saint-Nicolas. c. 1660-65.
Huile sur toile, 82 x 70.5 cm. Rijksmuseum, Amsterdam,Hollande

La tradition de l’échange de cadeaux au solstice d’hiver remonte aux temps anciens. Aujourd’hui, le christianisme étant passé par là, les cadeaux sont distribués à la noël, par les diligents services du Père Noël. Mais il n’en fut pas toujours ainsi….

Ils étaient trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs
Tant sont allés tant sont venus
Que sur le soir se sont perdus
S’en sont allés chez le boucher
Boucher voudrais-tu nous loger ?

Mimant les paroles chantées par le chœur, trois petits bouts courent de ci de là, guidés par une monitrice qui leur explique les mouvements devant les amener fatidiquement à la sinistre porte du boucher… Ils préparent une représentation de La Légende de St. Nicolas pour marquer le six décembre, fête du saint patron des enfants. 

  Legende Saint Nicolas  

Légende et tradition

…Porte sinistre car la Légende, plus proche du conte de Grimm que du catéchisme, veut que le boucher tue les gosses pour en faire du jambon. Il les conserve au saloir jusqu’au jour où le Saint, évêque de son état, passant par là au cours d’une tournée épiscopale s’invite chez le boucher, le confronte à son crime et ressuscite les enfants.

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Episodes de la vie de Saint Nicolas de Bari (Musées du Vatican) 

Nous sommes dans les années cinquante et, dans le Nord et l’Est de la France, comme en Belgique et en Allemagne, c’est Saint Nicolas qui apporte les cadeaux – le six décembre. Ce matin-là, les enfants se lèvent sans regimber et se hâtent vers la cheminée où ils découvrent les cadeaux placés dans leur chaussure. 

Pour autant, le Saint évêque n’est pas seul : il est escorté de son âne, bâté pour le transport des cadeaux, et du Père Fouettard, son acolyte, exécuteur des hautes œuvres, chargé de punir  les garnements qui méritent une bonne correction plutôt qu’un cadeau. Dans de nombreuses familles, les enfants ont laissé la veille, aux abords de la cheminée, une carotte pour l’âne et une douceur pour Saint Nicolas – disparues au matin sans laisser de traces, bien sûr ! Que d’histoires circulant dans la cour de récréation, ce 6 décembre : Pierrot avait été tiré du lit sans cérémonie pour tâter du fouet du père Fouettard et Jeannot n’avait rien eu cette année, Saint Nicolas estimant qu’il n’était pas assez gentil… l’authenticité de ces racontars n’est pas avérée mais elle s’explique par la menace souvent faite aux enfants récalcitrants.

Mais qui était Saint Nicolas?

Saint Nicolas de Myre fut, au quatrième siècle de notre ère, l’évêque de Myre l’actuelle Derme, en Turquie. À l’arrivée des Sarrasins ses reliques, qui attiraient déjà les foules, furent transférées à Bari, ville Italienne qui lui donna aussi son nom.

Ce saint dont on sait fort peu de choses jouit d’une popularité qui fait une unanimité bien rare parmi les traditions chrétiennes. On lui a dédié de nombreuses églises aussi bien en Russie (orthodoxe) qu’en Belgique et en France (catholiques) ou qu’en Hollande ou en Angleterre (protestantes). À Bari la procession en l’honneur de ses reliques attirait de Russie, dont il est patron tutélaire, de nombreux pèlerins, même aux temps où l’œcuménisme n’était guère de mise. La Grèce et  la Lorraine se veulent aussi sous sa protection. 

Même la présence de notre évêque au concile de Nicée est disputée ; mais toutes les légendes le concernant s’accordent sur sa bonté et une générosité sans limites. Outre le miracle du saloir qui en a fit le patron des enfants et des écoliers, on raconte qu’il fournit la dot nécessaire au mariage de trois filles pauvres – en lançant par leur fenêtre des sacs d’or qu’elles auraient trouvé dans leurs bas ou dans leurs chaussures, d’où la tradition d’y placer les cadeaux. Ainsi patron des célibataires, il est aussi, pour d’autres miracles, patron des marins et des prisonniers.

Et le Père Noël dans tout ça ?

En Belgique et en Hollande, Saint Nicolas demeurera le grand pourvoyeur de cadeaux pour les enfants qui reçoivent aussi des Saint Nicolas, mitrés et crosse en main, en chocolat ou en pain d’épice. Si en France ce rôle échoit désormais au Père Noël le 25 décembre, les enfants des provinces du Nord et l’Est ne continuent pas moins à en recevoir des gâteries le 6 décembre.

 

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Il faut dire qu’avec la Loi de Séparation de l’église et de l’état de 1905, la sécularisation est si intense que l’introduction de tout élément religieux dans l’éducation publique y fut vigoureusement pourchassée (le voile islamique n’en est qu’un récent avatar). Bref, l’arrivée en grandes pompes d’un prince de l’église dans les écoles publiques aurait fait désordre – Il est à noter que l’Alsace et la Lorraine, territoires allemands entre 1870 et 1918 bénéficient d’un régime différent, insoucieux des activités de Saint Nicolas (Nikolaus pour les germanophones, Klaus pour les intimes !). 

Le Père Noël, apparu en France au début du vingtième siècle, commence vraiment sa marche victorieuse après la deuxième guerre mondiale, le plan Marshall, la popularité et les importations américaines. C’est lui qui la veille des vacances distribuera aux enfants des écoles les friandises coutumières. Or, ce Father Christmas, alias Santa Claus, ce bienfaiteur des enfants américains arrivait tout droit de Hollande … où encore aujourd’hui, Sint Nikolaas/Sinterklaas, notre Saint Nicolas règne suprême sur les fêtes enfantines. 

La conditionnalité qui accompagnait les cadeaux de la Saint Nicolas explique peut-être aussi son effacement. L’aspect le plus important, et le plus gracieux, des cadeaux de noël, n’est-il pas leur gratuité ? L’idée même du don ? La Pédiatre-psychanalyste Françoise Dolto expliquait que le rôle du Père Noël était d’apporter les cadeaux anonymement donc d’apprendre aux enfants qu’il existait une sorte de don qu’on ne pouvait remercier vraiment qu’en agissant de même. Et en ce sens, Le Père Noël personnifie au mieux la générosité fondatrice de Saint Nicolas, son alter ego.