En mai dernier, pour protester contre l'augmentation annoncée des frais de scolarité, les étudiants (universitaires et cégépiens [1]) du « Printemps érable », arborant le carré rouge [2], ont organisé quotidiennement du chahut dans les rues des grandes villes du Québec. Face à cette situation, le gouvernement provincial a adopté une loi d'exception (la loi 72, interdisant les manifestations de plus de 50 personnes) qui a été qualifiée de « loi spéciale ». Les jeunes
y ont même répondu par des banderoles vengeresses du genre « La loi
spéciale, on s'en câlisse » [3]. Lorsque, par mesure d'économie, le gouvernement de l'Ontario a prétendu geler les traitements des enseignants du secondaire au mépris des conventions collectives, il a également adopté une « loi spéciale ». Enfin, lorsque les agences de presse ont rendu compte de ces mesures, il ne s'en est trouvé qu'une pour parler de « loi d'exception ». Pourtant, dès lors que, face à une situation grave et hors du commun, on adopte des mesures qui dérogent aux droits fondamentaux ou restreignent les libertés publiques, on parle de lois d'exception, de tribunaux d'exception, voire de mesures d'exception. "Spécial" n'est donc pas, il s'en faut, la seule traduction en français possible, même si c'est la première qui vienne à l'esprit. D'une manière générale, special signifie particulier, extraordinaire, unique, exceptionnel, parfois même catégoriel (special interests), voire promotionnel (special offer). Sans parler de « trucages » pour special effects ou de « par exprès » pour special delivery. Il arrive que l'adjectif se traduise par « spécial », comme dans « forces spéciales », special forces (euphémisme pour commandos), ou « droits de tirage spéciaux » pour Special Drawing Rights,
Dans ma petite ville de résidence, il est d'usage d'accueillir chaque année les nouveaux arrivants autour d'un verre de l'amitié. Cette fois-là, une dame anglaise, fort gracieuse et voulant dire qu'elle se sentait particulièrement bien chez nous, déclara tout de go: « Vivre en France, c'est agréable mais, vivre à D., c'est spécial ! ». Ce qui fut salué par un léger murmure dans l'assistance. En effet, spécial, en l'occurrence, serait plutôt péjoratif et synonyme de bizarre (pour tout dire, odd). Comme quoi, avec la meilleure volonté du monde, les faux amis sont parfois perfides!
[1] Élève d'un CEGEP (Collège d'enseignement général et professionnel), cycle d'études se situant entre le secondaire et l'université qui constitue l'un des éléments les plus intéressants du système scolaire québécois.
[2] Lire à ce sujet et sur le mode fictif : Printemps spécial. Collectif, Héliotrope, Montréal, 2012, 114 pages.
[3] Québécisme pour « on s'en fiche ».
Jean Leclercq