Revue de Being Piaf, par Michèle Druon
L’article suivant est redigé par notre fidèle contributrice, la professeure Michèle Druon, universitaire au très riche profil académique que nos lecteurs connaissent bien.
Jusqu’au 30 août 2026, Being Piaf revient pour une nouvelle tournée au théâtre Odyssey (1). Déjà présenté avec succès en 2024, ce spectacle musical écrit et chanté en solo par Eleanora Owen et mis en scène par Tim Byron Owen (2), entrelace les plus fameuses chansons de Piaf, en français, avec des sketchs en anglais évoquant les épisodes successifs de la vie brève et mouvementée de la chanteuse.
C’est sans nul doute un défi de faire revivre aujourd’hui Edith Piaf, icône internationale de la chanson française, au sommet de sa popularité en France dans les années quarante et cinquante, et connue aussi à l’époque dans le reste de l’Europe, en Amérique du Sud et aux Etats Unis (où elle avait été invitée 8 fois sur le Ed Sullivan Show !). Objet d’une multitude de biographies, films, documentaires et entretiens depuis sa mort en 1963, l’histoire de Piaf, tellement racontée, est devenue une véritable légende : on y retrouve son enfance misérable de « piaf » (ou « moineau ») qui chantait dans les rues de Paris, son ascension irrépressible vers la gloire, les tourbillons et tourments de sa vie amoureuse, et enfin sa mort trop précoce à l’âge de 47 ans, après des années de maladie et d’addiction à l’alcool et la morphine. Et à travers toute cette histoire flotte l’image d’Edith Piaf, filmée maintes fois, minuscule sur les grandes scènes où elle se produisait (elle mesurait 1 mètre 45), toute simple dans sa petite robe noire, sans décor, sans tralala, sans frisson sexuel, mais triomphante malgré tout jusqu’à la fin, par sa voix, si extraordinaire, si puissante, si émouvante qu’elle pouvait encore transporter d’immenses salles de spectateurs.
Si la chanteuse et actrice Eleanora Owen a choisi de relever l’immense défi de réincarner Piaf sur scène, c’est en raison, précise-t-elle dans une interview, d’une longue familiarité avec l’histoire et le répertoire de Piaf, que sa grand-mère française, Annnie, lui avait fait découvrir dès la petite enfance et l’avait encouragée à chanter. Dans le spectacle actuel, souligne Owen, elle ne cherche pas à imiter Piaf mais à « capturer son essence ».
Les chansons choisies pour ce spectacle – C’est l’amour, Mon Manège à moi, Milord, Padam, Padam , Mon Dieu, La Vie en Rose, La Foule, L’Hymne à l’Amour et Non, Je ne Regrette Rien – comptent parmi les plus connues de Piaf, et comme le souligne Owen, chacune raconte une histoire qu’elle met en corrélation, dans les sketchs qui l’accompagnent, avec des épisodes spécifiques de la vie de Piaf.
Quand Owen commence à chanter, seule en scène, vêtue d’une petite robe noire, dans un décor minimal, le timbre et la puissance de sa voix sont si proches de ceux de Piaf que l’illusion est presque parfaite. Comme Piaf elle-même, Owen ne fait pas que chanter, elle rejoue ces histoires qui incarnent différents personnages et situations typiques de toute une époque ; c’est le Paris populaire des années 40 et 50, si cher au cœur des Français, qui est ici évoqué, un Paris où on jouait de l’accordéon, où on dansait la java dans les bals musette et où défilent des « petites gens », des personnages de la rue, des « enfants que le vent fait pleurer », des « filles de joie » , des « ombres de la rue » (Milord, 1959. ) Venant elle-même du « petit peuple », Piaf avait une profonde empathie avec ces personnages, et savait les représenter avec humilité et sincérité.
Et toujours à travers ces chansons reviennent aussi les histoires d’amour, histoires mélancoliques d’amour brisé, de séparations comme dans La Foule (1957), mais aussi d’amour heureux comme dans La Vie en Rose et Hymne à l’Amour. Internationalement connue, et traduite en de multiples langues, La VIe en Rose, écrite par Piaf en 1945 et mise en musique par Louiguy, connut un succès énorme à l’époque en France et aux Etats Unis, et continue jusqu’à maintenant de susciter de multiples adaptations.
L’Hymne à l’Amour est aussi devenu un classique international de la chanson d’amour, maintes fois traduite et adaptée (3), mais l’histoire qui lui est originellement attachée lui donne un pathos particulier : Piaf écrit cette chanson pendant l’été 1949, inspirée par sa relation avec le champion de boxe Marcel Cerdan, dont elle est follement amoureuse (4). Quelques mois plus tard, le 28 octobre 1949, Marcel Cerdan est tué à l’âge de 33 ans dans l’accident d’avion qui l’amenait à New York, où il devait retrouver Edith Piaf. On apprend la nouvelle à Piaf qui, le soir même, devait donner un concert : malgré le choc de cette perte, elle décide de monter sur scène et chantecet Hymne à l’Amour en dédiant la chanson à Cerdan. Tout au long du spectacle de Owen, la douleur de cette perte est évoquée en leitmotiv dans la répétition du prénom de Cerdan, « Marcel », qui résonne comme un appel, une plainte ou un cri.
Owen termine son récital par une chanson qui est devenue elle aussi emblématique de la vie et de la légende de Piaf : Non, Je ne regrette Rien ». Produite en 1956 avec une musique de Charles Dumont et des paroles de Michel Aucaire, la chanson tiendra la tête d’affiche pendant 7 semaines en France en 1960 :
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu’on m’a fait
Ni le mal
Tout ça m’est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
C’est payé, balayé, oublié
Je me fous du passé
Avec mes souvenirs
J’ai allumé le feu
Mes chagrins, mes plaisirs
Je n’ai plus besoin d’eux
Balayé les amours
Avec leurs trémolos
Balayé pour toujours
Je repars à zéro
Chantée avec une totale sincérité par Piaf, éclairée en aval par son histoire personnelle, en amont par sa mort prochaine 3 ans plus tard, la chanson est traversée par un élan de générosité, de pardon, de courage, et par l’irrépressible espoir de « repartir à zéro » qui en font une sorte d’hymne à la vie.
A l’enterrement de Piaf, le 14 octobre 1963, on estime que 40000 personnes déferlent dans les rues de Paris pour suivre son cercueil jusqu’au cimetière du Père Lachaise : le plus clair hommage de l’amour du public pour une chanteuse qui chantait pour eux et partageait ses joies et ses peines avec eux.
Le spectacle Being Piaf représente lui aussi un profond hommage à celle dont la passion, les luttes, la profonde humanité continuent, à travers ses chansons, de nous émouvoir et de nous inspirer.
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1) Le spectacle a débuté à Los Angeles au théâtre Odyssey en 2023. Il est ensuite passé 2 fois Off Broadway puis à Vancouver au Canada. En mai dernier, le spectacle a été présenté à Gulfport, en Floride.
2) Tim Byron Owen, le metteur en scène, est le mari de Eleanora Owen, et a reçu de multiples récompenses au cours de sa carrière au théâtre au cinéma et à la télévision…
3) Entre autres : L’Hymne à l’Amour a été magnifiquement chanté par Céline Dion à l’ouverture des Jeux Olympiques à Paris en 2024.
4) La musique est de Marguerite Monod.
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Being Piaf, Représentations du 21 au 30 aout 2026. Vendredi et Samedi, 20h; Dimanche: 16h
Odyssey Theater, 2055 S Sepulveda Blvd, Los Angeles, CA 90025.
Phone: (310) 477-2055; www.odysseytheatre.com
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